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Jean Ziska

Note (retour) — JEAN ZISKA

Reading edition

Il me fallait insister sur cotte vérité, devenue banale, avant de vous introduire sur l'arène fumante de la Bohème. Si je vous y faisais entrer d'emblée, lectrice délicate, épouvantée de heurter à chaque pas des monceaux de ruines et de cadavres, vous penseriez peut-être que la Bohème était alors une nation plus barbare que les autres; je dois donc, au préalable, vous prier, Madame, de jeter un coup d'oeil sur notre belle France, et de voir ce qu'elle était à cette époque, c'est-à-dire durant les dernières années de l'infortuné Charles VI. D'un côté les Armagnacs ravageant les campagnes jusqu'aux, portes de Paris, pillant et massacrant sans merci leurs compatriotes; un sire de Vauru pendant au chêne de Meaux une cinquantaine de pièces de gibier humain qu'on y voyait brandiller tous les matins2; un dauphin de France assassinant son parent en trahison sur le pont de Montereau, emprisonnant sa mère, abandonnant son père idiot à tous les maux de sa condition et à tous les dangers de son ineptie: de l'autre, un duc de Bourgogne, assassin de son proche parent, faisant justice de ses ennemis dans Paris, à l'aide du bourreau Capeluche, des bouchers et des écorcheurs; chaque parti vendant à son tour sa patrie à l'Angleterre; l'Anglais aux portes de Paris; dans Paris la famine, la peste, l'anarchie, le découragement, les vengeances inutiles et féroces, les prisonniers mourant de faim dans les cachots ou égorgés par centaines au Châtelet; la Seine encombrée de sacs de cuir remplis de cadavres; une reine obèse plongée dans la débauche, chaque membre de la famille royale volant les trésors de la couronne, dévastant les églises, écrasant le peuple d'impôts; celui-ci faisant fondre la châsse île Saint-Louis pour payer une orgie, celui-là arrachant aux misérables leur dernière obole pour une campagne contre l'ennemi qu'il n'ose pas seulement songer à entreprendre; les bandes de soldats mercenaires réclamant en vain leur paye, et recevant pour dédommagement la permission de mettre le pays à feu et à sang; et le jour des funérailles de Charles VI, où il ne restait pas un seul de ces princes pour accompagner son cercueil, le duc de Bedfort criant sur cette tombe maudite: «Vive le roi de France et d'Angleterre, Henri VI!»

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