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Note 62 — Part V. FROM THE FALL OF THE EMPEROR NAPOLEON, IN 1814, TO THE END OF M. DE TALLEYRAND’S ADMINISTRATION, IN SEPTEMBER, 1815.

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“Le lendemain, 12 avril, on se mit en marche pour aller au-devant de Monsieur. Le temps était admirable; c’était un de ces premiers jours du printemps, ravissants sous la température de Paris, où le soleil brille de tout son éclat, et ne distribue qu’une chaleur douce aux germes encore tendres qui sourdissent de toutes parts. Quelques fleurs déjà entr’ouvertes, un vert tendre qui commençait à poindre sur les arbres, le chant des oiseaux printaniers, l’air de joie répandu sur les figures, et le vieux refrain du bon Henri qui marquait la marche, avaient signalé cette entrée comme la fête de l’Espérance. Il y régnait peu d’ordre, mais on y répandait des larmes. Dès qu’on vit paraître le prince, M. de Talleyrand alla à sa rencontre, et en s’appuyant sur le cheval du prince, avec la grâce nonchalante qu’autorise la faiblesse de ses jambes, il lui débita un compliment en quatre lignes, frappé au coin d’une sensibilité exquise. Le prince, qui, de toutes parts se sentait pressé par des Français, était trop ému pour pouvoir répondre; il dit, d’une voix étouffée par les sanglots: ‘Monsieur de Talleyrand, Messieurs, je vous remercie; je suis trop heureux. Marchons, marchons, je suis trop heureux!’

“Nous avons entendu depuis, le même prince répondre avec de la présence d’esprit et du bonheur aux harangues qu’on lui faisait, mais, pour ceux qui l’ont vu et qui l’ont entendu à son entrée à Paris, il ne fut jamais aussi éloquent que ce jour-là. Le cortège se mit en marche pour Notre-Dame, suivant l’antique usage d’aller porter à Dieu, dans la première église de Paris, les hommages solennels des Français pour chaque événement heureux. La garde nationale formait le fond du cortège, mais il se composait aussi d’officiers russes, prussiens, autrichiens, espagnols, portugais, à la tête desquels le prince apparaissait comme un ange de paix descendu au milieu de la grande famille européenne. Depuis la Barrière de Bondy jusqu’au Parvis Notre-Dame, il n’y avait pas une fenêtre qui ne fût garnie de figures rayonnantes de joie. Le peuple, répandu dans les rues, poursuivait le prince de ses applaudissements et de ses cris. A peine pouvait-il avancer au milieu de l’ivresse générale, et il répondit à quelqu’un qui voulait écarter de si douces entraves: ‘Laissez, Monsieur, laissez, j’arriverai toujours trop tôt.’

“C’est ainsi que le prince fut, s’il est permis de le dire, porté jusqu’à Notre-Dame sur les cœurs des Français; et à son entrée dans le sanctuaire, lorsqu’il se prosterna aux pieds de l’autel, qui avait, durant tant de siècles, reçu les prières de ses pères, un rayon de lumière très-vive vint frapper sur sa figure et lui imprima je ne sais quoi de céleste. Il priait avec ardeur; tous priaient avec lui. Des larmes mouillaient nos yeux; il en échappait aux étrangers eux-mêmes. Oh! avec quelle vérité, avec quelle ardeur, chaque strophe de l’hymne de la reconnaissance était poussée vers les cieux! A la fin de la cérémonie, de vieux serviteurs du prince qui avaient pleuré trente ans son absence embrassaient ses genoux, et il les relevait avec cette grâce du cœur si touchante et qui lui est si naturelle. Le retour, de Notre-Dame aux Tuileries ne fut pas moins animé, moins heureux, et, parvenu dans la cour du palais, le prince descendit le cheval et adressa à la garde nationale une allocution parfaitement appliquée à la situation. Il prit la main à plusieurs officiers et soldats, les pria de se souvenir de ce beau jour, et leur protesta que lui-même ne l’oublierait jamais. Je fis ouvrir devant le prince les portes du palais et j’eus l’honneur de l’introduire dans l’aile qu’il devait habiter.

“Je lui demandai ses ordres pour le reste de la journée, et l’heure à laquelle je devais me présenter le lendemain pour le travail. Le prince paraissait hésiter s’il me laisserait partir ou me retiendrait. Je crus m’apercevoir que c’était indulgence de sa part, et je lui dis que je craindrais de l’occuper une minute de plus, parce que je le supposais fatigué, et c’est à moi qu’il répondit:—‘Comment voulez-vous que je sois fatigué? C’est le seul jour de bonheur que j’ai goûté depuis trente ans. Ah! monsieur, quelle belle journée! Dites que je suis heureux et satisfait de tout le monde. Voilà mes ordres pour aujourd’hui—à demain, à neuf heures du matin.’

“En quittant le prince, je repris mon travail ordinaire et je le quittai sur les onze heures du soir pour aller chez M. de Talleyrand. Je le trouvai s’entretenant de la journée avec MM. Pasquier, Dupont de Némours, et Anglès. On s’accordait à la trouver parfaite. M. de Talleyrand rappela qu’il fallait un article au Moniteur. Dupont s’offrit de le faire. ‘Non pas,’ reprit M. de Talleyrand, ‘vous y mettriez de la poésie; je vous connais. Beugnot suffit pour cela; qu’il passe dans la bibliothèque et qu’il broche bien vite un article pour que nous l’envoyions à Sauvo.’

“Je me mets à la besogne qui n’était pas fort épineuse, mais parvenu à la mention de la réponse du prince à M. de Talleyrand, j’y suis embarrassé. Quelques mots échappés à un sentiment profond produisent de l’effet par le ton dont ils sont prononcés, par la présence des objets qui les ont provoqués, mais quand il s’agit de les traduire sur le papier, dépouillés de ces entours, ils ne sont plus que froids, et trop heureux s’ils ne sont pas ridicules. Je reviens à M. de Talleyrand, et je lui fais part de la difficulté.—‘Voyons,’ me répondit-il, ‘qu’a dit Monsieur? Je n’ai pas entendu grand’chose; il me paraissait ému et fort curieux de continuer sa route; mais si ce qu’il a dit ne vous convient pas, faites-lui une réponse.’ ‘Mais comment faire un discours que Monsieur n’a pas tenu?’ ‘La difficulté n’est pas là: faites-le bon, convenable à la personne et au moment, et je vous promets que Monsieur l’acceptera, et si bien, qu’au bout de deux jours il croira l’avoir fait, et il l’aura fait; vous n’y serez plus pour rien.’ A la bonne heure! Je rentre, j’essaye une première version, et je l’apporte à la censure. ‘Ce n’est pas cela,’ dit M. de Talleyrand, ‘Monsieur ne fait pas d’antithèses et pas la plus petite fleur de rhétorique. Soyez court, soyez simple, et dites ce qui convient davantage à celui qui parle et à ceux qui écoutent; voilà tout.’ ‘Il me semble,’ reprit M. Pasquier, ‘que ce qui agite bon nombre d’esprits est la crainte des changements que doit occasionner le retour des princes de la maison de Bourbon; il faudrait peut-être toucher ce point, mais avec délicatesse.’ ‘Bien! et je le recommande,’ dit M. de Talleyrand. ‘J’essaye une nouvelle version et je suis renvoyé une seconde fois, parce que j’ai été trop long et que le style est apprêté. Enfin j’accouche de celle qui est au Moniteur, et où je fais dire au prince: ‘Plus de divisions: la paix et la France; je la revois enfin; et rien n’y est changé, si ce n’est qu’il s’y trouve un Français de plus.’ ‘Pour cette fois je me rends!’ reprit enfin le grand censeur, ‘c’est bien là le discours de Monsieur, et je vous réponds que c’est lui qui l’a fait; vous pouvez être tranquille à présent.’ Et en effet le mot fit fortune: les journaux s’en emparèrent comme d’un à propos heureux; on le reproduisit aussi comme un engagement pris par le prince, et le mot, ‘un Français de plus!’ devint le passeport obligé des harangues qui vinrent pleuvoir de toutes parts. Le prince ne dédaigna pas de le commenter dans ses réponses, et la prophétie de M. de Talleyrand fut complètement réalisée.”

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