Note 93 — LIVRE I Les Premiers Mérovingiens
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L’erreur est d’ailleurs universellement commise, notamment par Fauriel Hist. de la poésie provenc. I, p. 348 ; Ampère, Histoire litt. de la Gaule après Charlemagne ; Am. Thierry, Hist. d’Attila, nouv. édit. II, p. 266 ; G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 449 ; A. W. Schlegel, Essais historiques (passage cité dans la Romania 1885, p. 400.) ; W. Grimm, Heldensage, 3e édition, 1889, p. 30 ; Ebert, Allgem. Gesch. der Litt. des Mittel. im Abendlande, II, p. 116 ; W. Scherer, Gesch. der deutschen. Lit. 4e édition, p. 28 ; B. Simson, Jahrbücher des fraenk. Reichs unter Ludwig dem Frommen, p. 39 ; B. Symons, Heldensage, p. 8. (dans le Grundriss der Germanischen Philologie de Paul, t. II, I, p. 8) ; Von Schubert, Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken, p. 132 ; Bossert, La littérature allemande au moyen-âge, p. 140, etc., etc.
Certains de ces écrivains sont allés jusqu’à dire que Louis le Débonnaire avait fait détruire le recueil en question, et beaucoup ont rendu la piété de l’empereur responsable de son prétendu acte de vandalisme. Tout cela tombe devant le texte de Thegan, que je reproduis ici :
Linguâ graecâ et latina valde eruditus, sed graecam melius intellegere poterat quam loqui, latinam vero sicut naturalem aequaliter loqui poterat. Sensum vero in omnibus scripturis spiritalem et moralem, nec non et anagogen optime noverat. Poetica carmina gentilia quae in juventute didicerat respuit, nec legere nec audire nec docere voluit. (Thegan, dans Pertz Scriptor. II) Vita Hludovici, Imperatoris, c. 19.
Il faut être prévenu pour voir dans ces poetica carmina gentilia autre chose que les œuvres des classiques païens, que Louis le Débonnaire avait effectivement apprises dans sa jeunesse, puisqu’on lui avait donné la culture littéraire à la mode, et qui plus tard inspirèrent à son esprit naturellement religieux le dégoût dont parle Thegan. Les chants barbares ne sont jamais entrés dans le programme de l’éducation carolingienne, tout le monde le sait ; au surplus, Louis n’aurait pas eu, pour mépriser ces traditions de ses ancêtres, les mêmes raisons que vis à vis des fictions licencieuses de la mythologie romaine. Il est à peine besoin de démontrer que le mot gentilis s’applique, dans la pensée de l’auteur, à tous ceux qui n’ont pas eu le baptême ; or, l’immense majorité des héros de l’épopée germanique, Clovis et Théodoric en tête, étaient des baptisés, et ceux-là même qui sont, comme Siegfried, antérieurs à l’époque chrétienne, étaient conçus comme des chrétiens : le qualificatif méprisant de Thegan ne peut donc pas se rapporter à eux. D’autre part, l’adjectif poeticus désigne des œuvres littéraires et écrites, c’est-à-dire tout autre chose que ces chants barbares et purement oraux, que Charlemagne fit le premier mettre par écrit. Pour le lettré, les barbares n’avaient pas de poètes, mais tout au plus des chanteurs, et s’ils possédaient des chants, ils ignoraient l’art de la poésie. M. Léon Gautier a été seul à comprendre cela : « Qui ne voit, dit-il, que les poetica carmina signifient uniquement les poètes de la gentilité ?… Ce sens ne nous semble pas douteux. Et il n’est question ici ni de cantilènes, ni de chanson de geste. » Les Épopées françaises, I, p. 72. Au surplus, ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on se préoccupe de savoir ce que pourrait être devenu le précieux Romancero franc. Au XVIIIe siècle, un gentilhomme allemand avait offert un prix de cent ducats à qui retrouverait les chants des anciens bardes allemands que Charlemagne avait fait mettre par écrit. Là-dessus, A. W. Schlegel, après avoir avec raison écarté ce mot impropre de bardes, émit l’opinion que le recueil de Charlemagne, c’était… les Nibelungen ! (Atheneum, 1799 B. II, 2e Stück, p. 306 ; reproduit dans ses œuvres complètes, Leipzig 1847, p. 39. D’après Raumer Geschichte der germanischen Philologie, Munich 1870, p. 306). De nos jours, un érudit belge a cru pouvoir supposer, sur la foi d’un poète flamand du moyen âge, que le recueil de Charlemagne s’était conservé jusqu’au XIIe siècle dans l’abbaye d’Egmont en Hollande. (De Smedt, Hist. de Belgique, 5e édition, Gand, 1840, t. II, p. 143). Mais cette hypothèse ne résiste pas à l’examen.