Note 64 — SALON DE BARRAS À PARIS ET À GROSBOIS.
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Au bout d'un quart d'heure, Barras vit arriver le long de la côte plusieurs pirogues faites avec des troncs d'arbres que le feu avait creusés. Au moment de monter dans une d'elles, car il voulait aller lui-même chercher ses compagnons, le chef lui fit observer par des signes très-intelligents que la distance était peut-être bien longue pour ces pirogues qui ne pouvaient aussi contenir que deux hommes à la fois. Barras le rassura, et ils partirent avec une quantité de pirogues pour aller délivrer les malheureux qui attendaient avec anxiété qu'ils fussent secourus... Il eut le bonheur de les emmener tous, un seul excepté, qui, dans un accès de frénésie, était tombé sur les récifs et s'était tué. De retour dans l'île, il y fut accueilli, lui et ses hommes, avec cette candeur native qui est si admirable chez l'homme qui n'est pas anthropophage. Tout ce que ces bons insulaires purent lui donner comme produit de leur chasse ou de leur pêche, ils le prodiguaient à leurs hôtes. La population de l'île était encore assez nombreuse, mais il ne parut pas à Barras qu'ils connussent leurs voisins. Pendant un mois qu'il passa au milieu d'eux, il ne vit aucune arrivée, ni aucun départ. Un soir, à la fin du jour, tandis qu'il se promenait sur le rivage, regardant au loin sur la mer, qui en ce moment ressemblait à un miroir, il aperçut un vaisseau... Il se hâta d'élever encore le signal de détresse qu'il avait mis le jour même de son arrivée au haut d'une perche, dans l'endroit le plus apparent du rivage. Les matelots et les sauvages eux-mêmes firent des feux qui, une fois la nuit venue, avertirent enfin le vaisseau, qui cingla vers l'île, et vint délivrer Barras et son détachement d'un exil qu'ils commençaient à trouver insupportable. Le vaisseau appartenait à la flotte ou l'escadre de M. de Suffren, et allait le rejoindre dans les mers où il croisait, principalement devant Pondichéry. Un seul homme ne voulut pas quitter l'île lorsqu'on partit; et craignant qu'on ne le contraignît au départ, il s'enfuit dans les bois, où il devenait impossible de l'aller chercher. C'était un matelot du vaisseau de Barras; il avait à peine vingt-cinq ans, et paraissait fort intelligent. Qui sait quel sort il a eu? Peut-être est-il devenu le roi de cette île inconnue?... Les insulaires en paraissaient doux et bons, il ne risquait donc aucunement sa vie; Barras le recommanda au chef, qui les combla de prévenances et de présents, tels à la vérité qu'il les pouvait faire, mais qui avaient un grand prix pour des hommes depuis longtemps en mer: c'étaient des fruits, de l'eau fraîche, des animaux de leur chasse, et tout ce que leur île produisait... En quittant ce lieu de repos, Barras alla à Pondichéry, où son régiment l'attendait, et après la reddition de cette ville, il servit sous M. de Suffren, et alla au cap de Bonne-Espérance, où il se conduisit de manière à mériter le grade de capitaine à vingt-deux ans. De retour en France, maître d'une grande fortune, d'une grande et noble naissance, il se livra à tous les excès que la jeune noblesse tenait alors à honneur de porter au comble. Au moment de la révolution, il fut un des plus enragés démagogues. Député du Var à la Convention, non-seulement il vota la mort de Louis XVI, mais de plus il s'opposa à l'appel au peuple, qui seul pouvait sauver le Roi[64]. En 1792, juré à la Haute-Cour d'Orléans, il prononça sur le malheureux Dubry, et dans le midi de la France il commit tant d'horreurs, qu'il ne fut jamais cité que comme le meilleur patriote par les sociétés populaires de la Provence[65] et du Comtat.