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Histoire des salons de Paris (Tome 3/6)

Note 40 — SALON DE BARRAS À PARIS ET À GROSBOIS.

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Un jour, il y avait beaucoup de monde chez Barras: c'était pour une fête comme il y en avait une foule dans l'année républicaine. Barras avait conservé son grand costume, les huissiers de la chambre directoriale annonçaient les ministres, les ambassadeurs et quelques privilégiés. Barras était sombre et voulait paraître gai; son trouble était visible. Les nouvelles étaient fâcheuses, de toutes parts nous étions menacés, et les Chambres, qui alors avaient le nom de Conseils, témoignaient hautement leur inquiétude. Les députés de l'opposition étaient non-seulement hardis, mais ils avaient une succursale aux Jacobins et au Manége. Barras voyait du malheur dans cette levée de boucliers. C'était encore une scission entre les partis; et qu'avaient-elles produit depuis le commencement de la Révolution?... Il était agité par ces pensées lorsqu'il vit arriver la baronne de Staël avec M. de Brachmann, ministre plénipotentiaire, en l'absence momentanée de M. de Staël, ambassadeur de Suède près de la République française[40], mais qui avait demandé un congé. Barras aimait la causerie de madame de Staël; néanmoins il redoutait quelquefois le tour politique qu'elle prenait, et alors il s'arrangeait de manière, sinon à la fuir, du moins à se placer de façon qu'elle ne pouvait le questionner autrement qu'à haute voix, ce qu'elle n'eût jamais fait. Dans ce moment il fit un mouvement de surprise joyeuse en voyant entrer deux femmes suivies de plusieurs hommes. Il les voyait venir à travers la longue enfilade de pièces, ne s'arrêtant pas à chaque personne comme madame de Staël, ce qui fit qu'elles arrivèrent avant elle au salon où se tenait le directeur. L'une de ces femmes n'avait pour coiffure que ses beaux cheveux noirs bouclés autour de sa tête, mais point du tout pendants, seulement bouclés à la manière antique comme les bustes qu'on voit au Vatican; cette coiffure allait admirablement au genre de beauté parfaite et régulière de cette femme: elle encadrait, comme d'une bordure d'ébène, son col rond et poli comme de l'ivoire, son beau visage d'un blanc animé sans couleurs apparentes, un vrai teint de Cadix. Elle n'avait pour parure qu'une robe de mousseline très-ample tombant à longs et larges plis autour d'elle, et faite sur le modèle d'une tunique de statue grecque. Seulement, la robe faite en France en 1798 était d'une belle mousseline des Indes, et faite plus élégamment sans doute que par la couturière d'Aspasie ou de Poppée. Elle drapait sur la poitrine, et les manches étaient rattachées sur le bras par des boutons en camées antiques; sur les épaules, à la ceinture, étaient de même des camées. Cette femme n'avait pas de gants. À l'un de ses bras, qui auraient pu servir de modèle pour la plus belle des statues de Canova, elle portait un serpent d'or émaillé de noir, dont la tête était faite d'une superbe émeraude taillée comme la tête du reptile; elle portait un magnifique châle de cachemire, luxe encore très-rare en France à cette époque, et faisait tourner ce châle autour d'elle avec une grâce inimitable, à laquelle elle mettait une grande coquetterie, car le rouge pourpré de l'étoffe indienne faisait ressortir l'éclatante blancheur de ses épaules et de ses bras... Quand elle souriait, ce qu'elle faisait gracieusement pour répondre aux révérences multipliées qu'elle recevait, elle montrait deux rangs de perles brillantes qui devaient faire bien des jalouses... L'autre femme était belle aussi; elle était grande... mais moins gracieuse qu'il aurait fallu l'être, peut-être, pour plaire avec cette taille et ce maintien de Minerve, compliment que les flatteurs faisaient à la seconde grande femme, et qui, en vérité, ne lui allait guère, de toutes manières. Ces deux femmes étaient madame Tallien et madame de Château-Regnault.

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