Note 71 — SALON DE MADAME NECKER. 1787.
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En ce moment, en effet, madame de Staël était presque belle; elle était toujours mal mise, même selon la mode et ses convenances, et elle l'était également selon sa personne, si difficile à encadrer dans une parure ordinaire qui ne fût pas ridicule... Mais ce soir-là, elle était bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beauté, ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par goût, soit qu'elle fût en deuil... Entourée de plusieurs hommes en adoration devant elle, appuyée pour ainsi dire sur son père, dont elle semblait interroger le regard pour deviner sa pensée, elle avait dans sa pose et dans l'expression de sa physionomie toute une poésie de l'âme, que plus tard elle a communiquée à tout ce qu'elle a écrit... Et puis, sans être belle[71] madame de Staël était déjà le modèle d'après lequel Gérard peignit sa Corinne vingt ans plus tard... C'était cette même richesse de forme et de santé... cette même pureté de lignes... ces contours puissamment arrondis qui revêtaient une organisation poétique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au cap Misène, devait improviser dans ces temps fabuleux où les jours, les nuits et les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels... Madame de Staël, jeune comme elle l'était en 1788, avait un charme très-puissant qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait. Connaissant ses avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir même, madame de Staël, sans être une personne à prétention, en avait quelquefois les inconvénients, parce que l'excès de son naturel en faisait soupçonner la vérité... C'est ainsi qu'à l'époque où nous sommes arrivés, madame de Staël était une personne extrêmement en dehors d'elle-même, et ne pouvait contraindre ses sentiments... Madame Necker, entièrement opposée non-seulement de système, mais de goûts, à la manière d'être de sa fille, formait avec elle une étrange disparate... Il y avait donc dans ce groupe de trois personnes s'aimant sans doute, mais se convenant mal, bien peu aussi d'éléments de bonheur... Il y avait même souvent des discussions qui se terminaient néanmoins toujours convenablement, parce que madame de Staël, tout en ayant raison, évitait de faire souffrir sa mère ou son père par un triomphe qui les eût blessés... Tous ceux qui ont connu madame de Staël peuvent certifier de la vérité du fait, et ce qui était surtout admirable, c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de complaisance accordée à un vieil enfant... On voyait qu'elle cédait par respect et par convenance[72].