Note 65 — SALON DE MADAME NECKER. 1787.
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Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et son adieu fut même amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramené à elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti, s'en fut, non pas comme une femme, même de bon ton, s'en irait aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tête comme un sous-officier prussien, soit en traînant ou avançant une jambe et donnant une main[65] qu'on lui secoue avec force, mais en marchant doucement, soit pour s'échapper sans être vue, afin d'éviter de faire événement, et pour cela on saisissait le moment où il entrait une nouvelle visite, soit pour bien développer l'élégance de sa taille, qui alors avait tous ses avantages, en prenant congé de la maîtresse de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'éviter. Cette politesse, que nous regardons aujourd'hui comme ridicule, était plus nécessaire au bonheur de la vie habituelle qu'on ne le croirait peut-être; elle entretenait des relations douces et amicales entre des personnes qui, quelquefois, étaient disposées à s'éloigner l'une de l'autre. À cette époque il était encore facile de maintenir cette façon d'être: des traditions toutes récentes, des souvenirs de ce siècle qui nous avait fait proclamer le peuple le plus poli du monde entier, aidaient à conserver cette urbanité de manières, cette sûreté de commerce, cet échange réciproque d'attentions, de sacrifices même, sans lesquels une société n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce qui donne de la force à ce code qui nous régit. À l'époque que je cite, il y avait d'ailleurs dans le monde de ces personnes qui survivent au siècle où elles ont vécu, et qui transportent dans l'autre les traditions et les coutumes du précédent; ce qu'elles avaient vu, elles le racontaient à la jeune génération, qui voulait à son tour avoir à raconter que le temps où elle vivait était le plus poli et le plus remarquable comme exquises manières. J'ai connu chez ma mère de vieux amis de la maison, qui me tenaient sur leurs genoux et me racontaient qu'ils avaient vu Louis XIV dans leur enfance. Ma mère avait elle-même été nourrie dans ces traditions, et je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres, était M. le comte de Périgord[66], étaient bien intéressants à écouter, surtout ce dernier, qui avait une grâce et une politesse parfaites, et qui, du reste, était ordinaire d'esprit, mais ne le paraissait pas, tant sa conversation avait de douceur et de charme. Son suffrage était d'un grand poids[67]; c'était presque un succès pour ceux qui entraient dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait présenter chez lui comme une jeune femme se faisait toujours présenter dans ce temps-là, soit chez madame la maréchale de Luxembourg, soit chez madame de Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la duchesse de Brancas, dont l'extrême bon goût était le régulateur de celui d'une grande partie de la société: on voulait plaire à cette société, et pour cela il fallait être aimable pour sa patronne. On faisait des frais; ils nous étaient rendus, et de là cet échange mutuel de prévenances et de marques d'intérêt. Le premier véritable ébranlement de cet édifice sacré de la société fut donné en 1787 à celle de Paris par la Révolution commençante. On se moqua de TOUT, de son père, de sa mère, même de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer de soi-même? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore bon, loyal et vertueux; on eut des façons polies, mais parce qu'il fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien que lorsqu'on est près du mal.