Note 58 — SALON DE MADAME NECKER. 1787.
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Dans ce moment on entendit quelques voix animées s'élever à l'extrémité du salon, dans la partie où étaient madame de Genlis et madame Necker, ainsi que madame de Blot. Madame de Staël s'appuya sur le bras de son père, qui venait à elle, et s'approchant de l'endroit où la conversation paraissait animée, elle vit madame de Genlis et sa mère qui discutaient ensemble, et madame de Blot, dont le sourire fin et même malin appuyait ce que disait madame Necker, en jetant une sorte de ridicule sur madame de Genlis, dont l'émotion, visiblement excitée, contrastait avec le calme inaltérable de madame Necker... Elle donnait l'idée d'une sœur morave... toujours égale, comme soumise à une règle générale, tandis qu'elle n'obéissait qu'à celle qu'elle-même s'imposait. Lorsque madame Necker avançait une opinion un peu hasardée, rien dans ses manières, dans le timbre de sa voix, ne dénotait une discussion. Madame de Genlis, au contraire, était agitée; ses yeux, qu'elle avait fort beaux, lançaient malgré elle des regards plus qu'animés, et le reste de sa physionomie, ses traits[58], qui demandaient de l'harmonie pour être agréables, révélaient par leur contraction une agitation intérieure dont elle n'était pas maîtresse. La position où elle était redoublait encore ce malaise; dans ce cercle de femmes qui étaient ce soir-là chez madame Necker, madame de Genlis comptait bien peu d'amies, et elle le savait... Madame de Blot, à elle seule, suffisait déjà pour l'embarrasser. Madame de Blot, dame d'honneur de madame la duchesse de Chartres, avait conséquemment longtemps dominé madame de Genlis de son autorité, et depuis, elle était demeurée plus que malveillante pour elle; elle était son ennemie. Madame de Genlis raconte comment cette inimitié était venue; mais elle le raconte à sa manière, disant que n'ayant pas lu la Nouvelle Héloïse, à vingt-deux ou vingt-quatre ans qu'elle avait alors, madame de Blot l'entreprit sur ce chapitre devant madame la duchesse de Chartres et devant M. le duc de Chartres, et qu'elle la traita comme une personne qu'une autre assez impolie pourrait nommer bégueule. Voilà, du moins, ce que madame de Genlis laisse apercevoir dans sa propre narration... Elle parle de madame de Blot comme d'une femme ridicule, et l'instant d'après elle en parle comme d'une personne spirituelle et au-dessus des autres. Le fait est que madame de Blot, quoiqu'elle ne fût plus une jeune femme, était toujours élégante dans sa taille et ses manières, et surtout dans sa mise, non-seulement par le choix des objets de sa toilette, mais par une grâce intime qui faisait imiter le lendemain par les autres femmes ce qu'elle avait porté la veille... Elle était supérieure comme esprit, de causerie surtout, et d'esprit de salon enfin, à tout ce qui était au Palais-Royal à cette époque. Le duc de Chartres la tenait en haine, en raison du pouvoir constant qu'elle exerçait sur toute la maison de la duchesse de Chartres, et puis pour cet empire que l'esprit et l'esprit sain peut aussi donner sur un caractère angélique comme l'était celui de madame la duchesse de Chartres. Madame de Blot avait de la gaîté dans l'esprit plus que dans le caractère, ce qui donne toujours du charme et du piquant à la conversation, parce qu'elle ne manque alors jamais de raison et qu'il en faut en tout, même pour causer; et puis parce que la passion ne nous entraîne plus hors des bornes de la discussion lorsque le caractère est paisible. Madame de Blot avait encore un autre avantage, qui lui avait valu de bonne heure la faveur de madame la duchesse de Chartres; c'était une extrême politesse et une attention soutenue à ne violer aucun des usages reçus. Aussi, madame de Blot attachait-elle une grande importance au bon ton et aux bonnes manières: la délicatesse de son goût, en ce genre, était extrême. Ce n'était pas sur ce point, au reste, qu'elle et madame de Genlis n'étaient point d'accord. Quoi qu'il en soit, le sujet de leur inimitié était toujours demeuré fort obscur, malgré la bonne volonté des curieux. Cependant la chose paraissait simple; et plusieurs personnes de l'intimité de la cour du Palais-Royal m'ont assuré que M. le duc de Chartres aurait pu résoudre les doutes pour ceux qui voulaient en conserver. C'était du moins ce que disaient plusieurs hommes, qui riaient et causaient dans des groupes à l'extrémité du salon de madame Necker, et dans le billard qui le précédait... Quelquefois le nom de madame de Sillery-Genlis était-il répété avec une expression de malveillance... Cependant madame de Genlis ne perdait pas facilement contenance, et surtout l'assurance nécessaire à ce qui devait la faire sortir du salon de madame Necker comme victorieuse de la lutte engagée.