Note 558 — LIVRE VII LA CHUTE DE LA MONARCHIE (1847-1848) (continued 4)
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Pendant que le maréchal prend ces dispositions à l'état-major, M. Thiers, qu'un aide de camp est allé chercher, et qui a dû traverser beaucoup de barricades gardées par des sentinelles très excitées et souvent ivres, arrive aux Tuileries: il est environ deux heures et demie du matin. M. de Montalivet accourt au-devant de lui: «Ménagez le Roi», lui recommande-t-il. Louis-Philippe, qui a sur le cœur l'hostilité si vive, si directe, manifestée depuis quelque temps contre la politique royale par son ancien ministre, est très mortifié de devoir recourir à lui; il le laisse voir dans l'accueil qu'il lui fait; son ton est froid, parfois un peu amer[558]. «Ah! c'est vous, monsieur Thiers, dit-il. Je vous remercie d'être venu. Vous savez que j'ai été forcé, à mon grand regret, de me séparer de mes ministres. J'avais appelé M. Molé qui me convenait mieux que vous, parce que sa politique s'éloigne moins de la mienne. M. Molé vient de me rendre ses pouvoirs. J'ai donc besoin de vous, et je vous prie de me faire un cabinet.—M. Thiers. Sire, dans les circonstances actuelles, c'est une mission bien difficile. Néanmoins, je suis aux ordres du Roi; mais, avant tout, il convient de s'entendre sur les hommes et sur les choses.—Le Roi. Pourquoi cela? Je vous charge de faire un cabinet, est-ce que cela ne vous suffit pas?—M. Thiers. Je prie le Roi de croire que je ne viens pas lui dicter des conditions. En ce moment, je me considère comme tyrannisé plutôt que comme tyran.—Le Roi. Ah! oui, j'oubliais, vous ne vouliez plus être ministre sous le règne.—M. Thiers. Sire, cela est vrai, et si les circonstances ne me faisaient pas un devoir d'accepter, je prierais le Roi de songer à un autre. Mais, tout disposé que je suis à faire de mon mieux, je ne puis être utile au Roi que si mes amis me secondent. J'ai donc besoin de savoir si le Roi agréera les noms que je compte lui proposer.—Le Roi. Eh bien, voyons, qui voulez-vous?—M. Thiers. D'abord et avant tout, M. Odilon Barrot.—Le Roi. M. Barrot, M. Barrot! il vous faut M. Barrot. Un brave homme, je le sais, mais un songe-creux qui voudra me faire passer par je ne sais quelles réformes.—M. Thiers. Sire, cela est inévitable. Le nom de M. Barrot est plus populaire que le mien, et je ne puis pas m'en passer. Quant aux réformes, mon ami M. Duvergier...—Le Roi, vivement. Ah! M. Duvergier!—M. Thiers. Mon ami M. Duvergier, qui serait nécessairement un de mes collègues, a présenté et défendu un projet de réformes qui, certes, n'a rien de bien effrayant.—Le Roi. Ah! oui, ce projet qui augmente le nombre des députés. Combien y en aurait-il de plus?—M. Thiers. 70 à 80.—Le Roi. Et cela ne vous effraye pas? Comment vous tireriez-vous d'affaire avec une Chambre aussi nombreuse? Au reste, cela vous regarde. Pour conduire la Chambre, vous êtes passé maître. Mais ce n'est pas tout, et M. Barrot voudra probablement les incompatibilités? (En prononçant ce dernier mot, le Roi appuyait sur chaque syllabe.)—M. Thiers. Le Roi n'a pas, je pense, d'objection à M. de Rémusat.—Le Roi. Non, certainement.—M. Thiers. Eh bien, sur la question des incompatibilités, nous sommes, M. de Rémusat et moi, beaucoup plus engagés que M. Barrot.—Le Roi. Eh bien, va pour les incompatibilités. Mais êtes-vous sûr que M. Barrot ne demandera rien autre chose?—M. Thiers. Sire, il demandera, et je demande avec lui la dissolution de la Chambre.—Le Roi, se levant brusquement. La dissolution de la Chambre! Pour cela, je n'y consens pas, je n'y consentirai jamais!—M. Thiers. Cependant, Sire...—Le Roi. Je n'y consens pas, vous dis-je. Je vois bien où l'on veut en venir. On veut renvoyer la Chambre parce qu'elle m'est dévouée. C'est moi, moi seul qu'on attaque en elle. Ne me parlez pas de dissolution!» M. Thiers insiste. «Non, vous dis-je, reprend le Roi, la Chambre est bonne, excellente, je veux la garder, je la garderai... Au surplus, pourquoi nous quereller là-dessus? Vous avez votre avis, j'ai le mien. Demain, il sera temps de nous entendre. Aujourd'hui, j'ai besoin de votre nom;... il me le faut;... et, quoi que vous fassiez, il sera au Moniteur.—M. Thiers. Le Roi ne fera pas mentir le Moniteur.—Le Roi. Non, mais le Moniteur dira que je vous ai appelé. Vous ai-je appelé, oui ou non? Reste à savoir si vous voudrez qu'on dise que vous avez refusé.—M. Thiers. Si la nécessité était moins pressante, je refuserais certainement. Aujourd'hui, je ne m'oppose pas à ce que le Moniteur annonce que le Roi m'a appelé et que j'ai accepté, pourvu que le nom de M. Barrot soit joint au mien.—Le Roi. Encore M. Barrot. Pourquoi M. Barrot?—M. Thiers. Le nom de M. Barrot est indispensable, et si le Roi refuse, je n'ai plus qu'à me retirer.—Le Roi. Allons! il faut faire ce que vous voulez. Eh bien, dictez, je suis votre secrétaire.—M. Thiers. Sire, je vais écrire moi-même.—Le Roi, prenant vivement la plume. Non, non, dictez. Si ce que vous dictez ne me convient pas, je le changerai.»—M. Thiers dicte alors la note que doit publier le Moniteur. Elle porte que M. Thiers, chargé de former un cabinet, a proposé au Roi de s'adjoindre M. Barrot, et que le Roi y a consenti. Après une ou deux minutes de réflexion, le Roi trouve cette formule convenable et l'écrit de sa main. «Le Roi, ajoute M. Thiers, me permettra maintenant d'aller me concerter avec mes futurs collègues. Quant à la dissolution et aux autres questions non résolues, il reste bien entendu que si demain il nous était impossible de nous entendre avec le Roi, nous serions libres.—Le Roi. Certainement; vous êtes libres, et moi aussi.» Le Roi annonce alors à M. Thiers qu'il a mis le maréchal Bugeaud à la tête de la force publique. «C'est votre ami, lui dit-il; vous vous entendrez à merveille.» M. Thiers paraît un peu embarrassé et se plaint qu'on ait pris un parti si grave sans consulter le nouveau cabinet. «Que voulez-vous? lui dit le Roi, Trézel et Jacqueminot ne sont bons à rien. Il me faut un homme pour me défendre, et Bugeaud est le seul en qui j'ai confiance... Au reste, que peut-on vous dire? Ce n'est pas vous qui l'avez nommé, c'est Duchâtel. Allez trouver le maréchal et concertez-vous avec lui.»