Note 12 — LIVRE V LA POLITIQUE DE PAIX (1841-1845)
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Cet empressement de tous les opposants à prendre sous leur protection les pires révolutionnaires, du moment où ceux-ci se trouvaient aux prises avec la justice, apparut avec non moins d'éclat dans un autre procès qui fit alors assez grand bruit. L'extrême gauche venait de perdre son chef parlementaire et son principal orateur: M. Garnier-Pagès avait succombé à une maladie de poitrine, le 23 juin 1841[12]. Bien que n'ayant pas plus de quarante ans au moment de sa mort, il s'était fait une place à part dans les Chambres. Rien chez lui du type banal des orateurs démocratiques: sa physionomie était douce, délicate et souffreteuse; sa parole froide, correcte, souple, exprimait avec modération les opinions les plus extrêmes; répugnant aux discussions générales, aux lieux communs, il était plus à son aise dans les débats précis, notamment dans les questions financières qu'il étudiait avec un soin et traitait avec une compétence rares dans son parti. Populaire auprès de ses coreligionnaires politiques, il était pris au sérieux par ses adversaires. C'était dès lors pour les radicaux une affaire importante de désigner celui qui lui succéderait comme député du deuxième collège du Mans. Leur choix se porta sur un jeune avocat à la cour de cassation, de famille bourgeoise et aisée, qui devait jouer, sinon tout de suite, du moins quelques années plus tard, un des rôles retentissants du parti révolutionnaire: il s'appelait Ledru-Rollin. En presque tout, c'était l'opposé de M. Garnier-Pagès. De tempérament sanguin et de haute stature, les épaules larges, la tête renversée, la voix forte, il rêvait d'être un tribun dans le goût de la Convention: pas une idée originale, personnelle, mais une teinte superficielle des lieux communs de 1792 et de 1793, le goût et la recherche du théâtral, une faconde facile, abondante, souvent vulgaire et pâteuse, parfois éloquente à force de véhémence passionnée. Son idéal était de paraître un nouveau Danton. Il est vrai qu'en soulevant le masque du tribun, on eût vite entrevu la figure molle, grasse et sensuelle d'un épicurien nonchalant, ne comprenant l'audace qu'en paroles, bien aise de faire peur, mais ayant soi-même plus peur encore, assez faible pour suivre partout son parti, mais incapable de le commander[13]. C'est là du moins le personnage tel qu'il devait se manifester plus tard. En 1841, lorsque son nom fut mis en avant pour la succession de M. Garnier-Pagès, il n'était pas encore bien connu; à peine s'était-il fait remarquer dans quelques procès politiques. Les rédacteurs du National, qui se souvenaient de l'avoir vu, en 1837, briguer une candidature sous le patronage de M. Odilon Barrot, le suspectaient de modérantisme. Ce fut sans doute pour dissiper ces soupçons que, la veille de l'élection du Mans, le 23 juillet, dans une réunion préparatoire des électeurs, le candidat fit un discours d'une extrême violence où il s'attaquait à toutes les institutions politiques et sociales. Le scandale fut grand. La cour d'Angers ordonna des poursuites contre l'orateur et contre le journal qui avait reproduit son discours. Aussitôt, grande clameur dans tous les rangs de l'opposition: tout à l'heure, dans l'affaire Dupoty, on déclarait la liberté de la presse menacée par le pouvoir; cette fois, la liberté électorale était en péril; on soutenait que les discours prononcés par un candidat devant les électeurs avaient droit aux mêmes immunités que les discours du député à la tribune de la Chambre. Pour venger avec plus d'éclat la liberté qu'on prétendait être ainsi violée, quatre députés, représentant les diverses nuances de l'opposition, MM. Arago, Marie, Odilon Barrot et Berryer, vinrent solennellement assister M. Ledru-Rollin devant la cour d'assises de Maine-et-Loire, saisie de l'affaire par décision spéciale de la cour de cassation. Les débats s'ouvrirent le 23 novembre 1841. Par une étrange distinction, le jury vit un délit, non dans le fait d'avoir prononcé le discours, mais dans sa publication, et, de ce chef, M. Ledru-Rollin fut condamné à quatre mois de prison et 3,000 francs d'amende, le gérant du Courrier de la Sarthe à trois mois et 2,000 francs. Cette condamnation ne fut même pas maintenue; un vice de procédure fit casser l'arrêt, et M. Ledru-Rollin, renvoyé devant la cour d'assises de la Mayenne, fut acquitté. Ainsi fit son entrée sur la scène politique le futur membre du Gouvernement provisoire de 1848, le futur révolté du 13 juin 1849. Plus tard, quand il eut donné sa mesure, M. Berryer et M. Odilon Barrot, ou même M. Arago et M. Marie, se sont-ils sentis bien fiers d'avoir fait cortège à ses débuts?