Note 83 — LIVRE V LA POLITIQUE DE PAIX (1841-1845)
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Sans doute la foule n'avait pas pénétré dans l'âme du prince aussi avant que ces publications posthumes nous permettent de le faire aujourd'hui. Mais d'instinct elle comptait beaucoup sur lui. Elle était persuadée qu'en lui reposait l'espoir de la monarchie. Si l'habileté prudente et flexible, la sagesse un peu sceptique, l'expérience consommée du vieux roi avaient pu seules constituer un gouvernement pacifique et régulier au lendemain d'une révolution, si seules elles avaient pu, après 1830, rassurer l'Europe et déjouer l'anarchie, les qualités plus brillantes et plus généreuses du duc d'Orléans, sa confiante hardiesse, sa communion étroite avec toutes les vibrations du sentiment national, la séduction et l'élan de sa jeunesse paraissaient nécessaires pour assurer l'avenir de la royauté bourgeoise, en y intéressant les cœurs et les imaginations. La catastrophe du 13 juillet bouleversa brusquement toutes ces prévisions, et, à la place de la grande espérance qui s'évanouissait, se dressa une perspective singulièrement inquiétante, celle d'une régence, devenue à peu près inévitable du moment où il n'y avait plus aucun intermédiaire entre un roi de soixante-dix ans et un enfant de quatre ans. Cette épreuve de la régence, toujours dangereuse, ne serait-elle pas mortelle pour une dynastie récente, contestée, et dans un pays infesté de révolution? On eût dit qu'un voile se déchirait, laissant voir la fragilité, jusqu'ici inaperçue, du régime sorti des journées de Juillet. «Cet accident funeste remet en question tout l'ordre des choses existantes», écrivait, dès le premier jour, Henri Heine; et un autre contemporain, précisant davantage, proclamait que «Dieu venait de supprimer le seul obstacle qui existait entre la monarchie et la république». Ainsi, à la compassion éveillée par une grande douleur se joignait aussitôt un sentiment peut-être plus vif encore, parce qu'il était intéressé, celui du danger auquel la chose publique et, par suite, chaque situation particulière se trouvaient désormais exposées. «Tout le monde est inquiet pour son propre compte», disait M. Guizot, et telle était la violence subite de cette inquiétude qu'un spectateur la qualifiait «d'effroi et de consternation impossibles à dépeindre». Cette impression s'étendait au delà de nos frontières. Un homme politique espagnol, M. Donozo Cortès, écrivait: «Cette mort a été un événement de la plus haute importance pour la majeure partie des puissances en Europe; tandis que la nation française porte le deuil, de l'autre côté de la Manche et du Rhin on découvre des symptômes de douleur et d'effroi[83].» Lord Palmerston déclarait voir là «une calamité pour la France et pour l'Europe[84]». M. de Metternich disait de son côté: «L'événement est l'un des plus graves auxquels puisse atteindre l'imagination: je lui reconnais toute la valeur d'une catastrophe[85].»