Note 517 — LIVRE V LA POLITIQUE DE PAIX (1841-1845) (continued 4)
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La diversion des «cas de conscience» avait donc échoué, et les adversaires de la liberté d'enseignement eussent risqué de se trouver à court, sans la ressource d'une autre manœuvre, moins nouvelle, mais d'un effet plus sûr. Benjamin Constant disait un jour à M. de Corcelle: «On a vraiment bien tort de s'embarrasser pour l'opposition; quand on n'a rien,... eh bien, il reste les Jésuites; je les sonne comme un valet de chambre, ils arrivent toujours.» Après avoir tenu tant de place dans les polémiques de la Restauration, ces religieux avaient fait peu parler d'eux depuis 1830. S'ils continuaient et même développaient leurs œuvres de confession et de prédication, c'était sans bruit. Ils n'enseignaient plus en France, depuis 1828, et leurs collèges de Brugelette, de Fribourg et du Passage étaient hors frontières. Ils se défendaient de tout lien avec les partis politiques et de toute hostilité contre la monarchie de Juillet[517]. Un moment, en 1838 et 1839, quelques-uns des fauteurs de la coalition essayèrent de réveiller contre eux les vieilles préventions; la tentative échoua, et le Journal des Débats railla ceux qui avaient «peur des Jésuites[518]». Plus tard, quand, à la suite du projet de 1841, la question de la liberté d'enseignement se trouva soulevée, la Compagnie de Jésus ne sortit pas de sa prudente réserve, et ne se mêla pas, au moins ostensiblement, aux polémiques engagées à ce sujet. Et cependant, voici que, tout à coup, vers 1842, on se remettait, dans la presse «libérale», à crier: Au Jésuite! comme sous M. de Villèle. Le Journal des Débats n'était pas le moins ardent à agiter le fantôme dont il se moquait naguère avec tant de verve. Le pamphlet principal de M. Génin avait pour titre: les Jésuites et l'Université, et, dans ses Lettres, M. Libri se posait cette question: Y a-t-il encore des Jésuites? Il n'était pas jusqu'aux écoliers qu'on n'eût l'inconvenance de mêler à ces querelles; dans plusieurs collèges de Paris, en 1842, on donnait pour sujet de discours français, Arnauld demandant, devant le Parlement, l'expulsion des Jésuites, les accablant des accusations les plus violentes et les plus injurieuses, et faisant, par contre, un éloge enthousiaste de l'Université. Il semblait que toute la controverse ne portât plus que sur la Compagnie de Jésus; ce qui faisait dire spirituellement à M. Rossi: «Je ne sais si l'humilité chrétienne est parmi les vertus de cette congrégation, mais elle aura quelque peine à ne pas céder aux séductions de l'orgueil, tellement est grande la place qu'elle a occupée dans nos débats.» La polémique, du reste, n'est pas plus sérieuse que sous la Restauration: même façon de transformer les actes les plus simples de dévotion ou de charité en noirs complots, les humbles demeures des religieux en redoutables et mystérieuses forteresses. L'archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires, fondée par M. Desgenettes, en dehors des Jésuites, est présentée comme une terrible société secrète dont les 50,000 affiliés sont les agents de la puissante compagnie. «Rien ne se fait, dit gravement M. Libri, sans que les Jésuites y prennent part.» Et il les montre ayant pied dans toutes les classes de la société, particulièrement dans «le boudoir des jolies femmes», détournant le produit des quêtes pour former «les fonds secrets de la congrégation»; guerres, révolutions, tout ce qui s'accomplissait dans le monde est l'œuvre des Jésuites; ils ont dans leur maison mère, à Rome, «un immense livre de police qui embrasse le monde entier», et où est admirablement racontée la biographie de tous les hommes auxquels ils ont eu affaire. «Un de mes amis a vu le livre», affirme M. Libri. Ces sottises finissaient par impatienter Henri Heine lui-même: il raillait ceux qui attribuaient tout aux intrigues des Jésuites et s'imaginaient sérieusement que, de Rome, le général de la compagnie dirigeait, par ses sbires déguisés, la réaction dans le monde entier. «Ce sont, ajoutait-il, des contes pour de grands marmots, de vains épouvantails, une superstition moderne.» Mais M. Libri n'en était pas moins tout entier à l'épouvante irritée que lui causait l'envahissement croissant de cette congrégation. Sa perspicacité ne laissait échapper aucun signe de cet envahissement; quelques églises commençaient alors à être chauffées: n'était-ce pas la preuve, demandait le savant professeur, que la morale relâchée des Jésuites gagnait et dominait tout le clergé? On a le regret de constater que le signal de cette triste et souvent bien sotte campagne était parti d'assez haut. N'était-ce pas le grand maître de l'Université, M. Villemain, qui, le 30 juin 1842, en pleine Académie, à propos d'un concours sur Pascal, avait semblé inviter à reprendre les vieilles polémiques «contre cette société remuante et impérieuse que l'esprit de gouvernement et l'esprit de liberté repoussent également»? L'exemple de M. Villemain était suivi, à l'Académie, par M. Mignet, dans la séance du 8 décembre 1842; à la Sorbonne, l'année suivante, par M. Lacretelle, ouvrant son cours d'histoire. Les vieilles préventions parlementaires venaient au secours des rivalités universitaires, et, en 1843, deux procureurs généraux, M. Dupin, à la Cour de cassation, M. Borely, à la cour d'Aix, attaquaient les Jésuites dans leurs discours de rentrée. Enfin, un pair de France, homme du monde et homme d'esprit, le comte Alexis de Saint-Priest, publiait un volume d'histoire sur la suppression de l'Ordre au dix-huitième siècle.