Note 391 — LIVRE V LA POLITIQUE DE PAIX (1841-1845) (continued 3)
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Malgré ses protestations répétées «qu'il n'était pas venu avec des vues politiques», le Czar mettait volontiers la conversation sur la question d'Orient, préoccupation dominante de la diplomatie russe. «La Turquie est en train de mourir, disait-il. Nous pouvons chercher les moyens de lui sauver la vie: nous n'y réussirons pas. Elle mourra... Ce sera un moment critique.» Il affirmait «ne pas vouloir un pouce de son territoire», et croire aussi au désintéressement de l'Angleterre. Alors revenait son idée fixe. «Dans cette crise, déclarait-il, je ne redouterai que la France. Que voudra-t-elle? Je la redoute sur bien des points: en Afrique, dans la Méditerranée, en Orient même. Vous souvenez-vous de l'expédition d'Ancône? Pourquoi n'en ferait-elle pas une semblable à Candie, à Smyrne?» Et il montrait alors cette intervention de la France mettant le feu aux poudres, amenant une conflagration générale. «On ne peut, ajoutait-il, stipuler maintenant sur ce qu'on fera de la Turquie après sa mort...; mais il est nécessaire de considérer, honnêtement, raisonnablement, le cas possible de cette chute; il est nécessaire de s'entendre sur des idées justes, d'établir un accord loyal en toute sincérité.» En réalité, son dernier mot, son arrière-pensée persistante était un nouveau traité du 15 juillet 1840, une entente à quatre, en dehors de la France, sur le partage de l'empire ottoman. Il tâtait le terrain; ne pouvant encore poser les bases d'une telle convention, il en lançait au moins l'idée et tâchait de la faire accepter. Y réussit-il? Dans les explications que lord Aberdeen donna tout de suite à M. Guizot sur la visite impériale, il lui affirma que le Czar, tout en causant longuement de l'Orient, n'avait rien obtenu du cabinet anglais, mieux encore, qu'il ne lui avait rien proposé[391]. La sincérité habituelle du secrétaire d'État donne confiance dans sa parole: celle-ci paraît d'ailleurs confirmée par une lettre intime de la reine Victoria au roi des Belges, où nous lisons: «L'Empereur n'a absolument rien demandé[392].» Et cependant ces assertions sont difficiles à concilier avec un document, demeuré longtemps secret et publié, en 1854, lors de la guerre de Crimée. Il s'agit d'un memorandum qui fut envoyé à Londres, à la fin de juin 1844, par M. de Nesselrode, et dans lequel le chancelier russe résumait les conversations de son souverain avec le cabinet anglais. Outre les déclarations déjà connues du Czar sur le maintien désirable du statu quo en Orient, sur la probabilité d'une catastrophe, sur l'utilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie pour parer aux dangers de cette catastrophe, ce document contenait l'affirmation précise et réitérée, non que les conditions de cette entente fussent d'ores et déjà fixées, mais que le «principe» en était «arrêté» et qu'il y avait, entre les deux gouvernements, «engagement éventuel de se concerter s'il arrivait quelque chose d'imprévu en Turquie»; le memorandum ne dissimulait pas que ce concert se ferait en dehors de la France; il indiquait même expressément que la Russie et l'Autriche étant déjà d'accord, l'adhésion de l'Angleterre suffirait pour que la France «fût dans la nécessité de suivre». Ce n'était pas absolument ce que lord Aberdeen communiquait à M. Guizot. Y avait-il donc, de la part du ministre anglais, en 1844, dissimulation à notre égard? Ou bien le gouvernement russe, en croyant avoir obtenu cet «engagement éventuel», était-il sous l'empire d'une illusion volontaire ou non? En tout cas, s'il y avait illusion, on ne jugea pas utile, à Londres, de la dissiper; on y reçut le memorandum, sans faire aucune objection[393]. Nicolas se crut donc autorisé à compter qu'en cas de crise orientale, il s'entendrait facilement avec l'Angleterre contre nous ou du moins en dehors de nous. Cette impression persistait chez lui à la veille de la guerre de Crimée et ne fut pas pour peu dans la témérité provocante avec laquelle le Czar se conduisit alors envers la France, dans le sans-gêne avec lequel, au commencement de 1853, il proposa à l'envoyé de la reine Victoria une entente pour le partage de l'empire ottoman, laissant voir que, ce marché fait, il se moquerait de ce qu'on pourrait penser à Paris. Aussi sa déception fut-elle terrible, quand il vit, au contraire, les deux puissances occidentales unies et armées contre la Russie.