Note 286 — LIVRE PREMIER LE LENDEMAIN D'UNE RÉVOLUTION (juillet 1830—13 mars 1831)
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Ouvrons donc le National de cette époque. Combien peu Carrel cherche à dissimuler ou à tempérer la véhémence belliqueuse de la politique extérieure qu'il prétend imposer à la monarchie nouvelle! «La révolution, dit-il, doit être l'affranchissement-de la France, au dedans et au dehors.» Il déclare que la «patrie n'est pas heureuse quand elle n'est pas suffisamment glorieuse»; or, «elle n'est pas suffisamment glorieuse, quand elle porte la trace des mutilations que lui font subir des traités humiliants, quand les uhlans font encore l'exercice à six marches de Paris, et que le qui-vive de la Sainte-Alliance retentit contre nous, derrière les Pyrénées, derrière les Alpes, et des montagnes de la Suisse à l'embouchure du Rhin». Il professe que «le droit public de l'Europe ne peut plus dater de Waterloo, mais de nos journées de Juillet», et que «vouloir la paix aux conditions du traité de Vienne, c'est vouloir la guerre». Contre ces «infâmes» traités de 1815, acceptés par la «lâcheté des Bourbons», il n'a pas assez d'invectives; la France, affirme-t-il, «en est déliée» et a le droit d'en exiger la «révision immédiate[286]». À peine une insurrection éclate-t-elle quelque part, il prend son parti avec emportement, et proclame que la France est obligée à lui porter secours[287]. Pas une puissance à laquelle il ne jette le gant. Son amertume éclate surtout contre l'Angleterre: est-ce un ressentiment d'origine napoléonienne? Il lui reproche de «ne placer son honneur que dans le déshonneur de la France». Puis, afin que le patriotisme allemand ne se sente pas moins froissé que l'amour-propre britannique, il ne craint pas d'affirmer qu'entre MM. les Prussiens et la révolution de Juillet, il ne sera signé de paix que quand il n'y aura plus un soldat prussien sur la rive gauche du Rhin, et que les conseils de la France auront repris, parmi les États de la rive droite, l'ascendant qui leur appartient; «le gouvernement, ajoute-t-il, ne peut, sans trahir les intérêts de la France, et les trahir de la manière la plus coupable, la plus lâche, la plus infâme, permettre que la rive gauche du Rhin appartienne à d'autres qu'à lui ou à une nation tout à fait en communauté d'intérêts avec lui[288]». Il ne dissimule pas les conséquences de la politique qu'il conseille: «Que cela ressemble furieusement à la guerre générale, c'est possible; l'opposition ne le nie pas; mais elle se moque de la guerre générale en 1831, qui n'est plus 1793 ni 1815.» Impatient d'entendre le «canon des victoires nationales», il s'écrie: «Faites cette guerre, faites-la au plus vite... Oui, vienne cette lutte que nous appelons de tous nos vœux, et qui peut seule vider la querelle entre la vieille et la nouvelle Europe!» Il repousse dédaigneusement la diplomatie: «À la guerre seule, il appartient de rétablir l'équilibre[289].» Ce baptême de sang lui paraît nécessaire à la jeune monarchie; et rappelant ce qui s'est passé en Angleterre, lors de la révolution de 1688: «C'est par la guerre, dit-il, que cette révolution s'est établie, comme toutes les révolutions[290].» Il n'est pas jusqu'à la misère publique qui ne lui serve d'argument: «Quand la confiance publique est perdue; quand il n'y a plus ni crédit ni commerce possibles; quand la détresse, le désespoir, la passion ont mis les armes à la main de la classe qui vit de son travail dans les temps de sécurité fondée, il faut la guerre[291]...» Du résultat, il ne s'inquiète pas un moment: le succès est certain. «Si nous sommes en état de vaincre une nouvelle coalition, nous en doutons aujourd'hui moins que jamais[292].» Cet ancien officier qui autrefois avait fait preuve dans les choses militaires d'un esprit net, froid, peu enclin aux chimères, en est aux phrases de la rhétorique révolutionnaire sur les volontaires de 92 et sur les deux millions de gardes nationaux. La France de Juillet lui apparaît à la fois si séduisante pour les peuples, si terrifiante pour les gouvernements, que l'Europe s'empresserait «de lui accorder, presque sans examen, tout ce qu'elle demanderait[293]». Puis il ajoute ces fanfaronnades qu'il est aujourd'hui si singulièrement pénible de relire: «Ceux qui n'ont pas craint, dans les rues de Paris, l'élite des troupes royales, n'auront pas peur des régiments prussiens... Vienne le moment où se rencontreront en champ clos une avant-garde prussienne et une poignée de volontaires français, le souvenir des glorieuses luttes de Bruxelles et de Paris sera là pour glacer l'automate dressé à la schlague et imprimer aux coups du soldat citoyen une puissance inconnue depuis les beaux jours de l'armée d'Italie[294].» À ceux que ces promesses de facile victoire laissent encore indécis, il dit qu'après tout la guerre est inévitable, que l'Europe est résolue à nous la déclarer, et «qu'il vaut mieux faire la guerre un peu plus tôt sur le Rhin qu'un peu plus tard aux portes de Paris[295]». Aussi quels ne sont pas la déception, la colère, le dégoût chaque jour grandissant de Carrel, quand il voit au contraire le gouvernement persister dans une politique modeste, prudente et obstinément pacifique! On dirait que le journaliste cherche à piquer et irriter l'amour-propre de la monarchie nouvelle, qu'il veut, à force d'injures, la contraindre à se battre. Il accable de sarcasmes ceux qui «se mettent à genoux devant l'Europe»; il dénonce avec indignation ceux qui «perdent la France et la livrent à l'étranger», qui «payent sa confiance en déshonneur», qui, «en fait de lâcheté, vont du plus bas à quelque chose qui est plus bas encore». Le mot de «trahison» revient sans cesse sous sa plume. «Honte, mille fois honte, dit-il, à l'impertinent et lâche système qui veut proclamer l'égoïsme politique de la France!» Et il s'écrie, dans l'exaspération de son mépris: «Il y avait plus de fierté sous le jupon de la Pompadour[296]!»