Note 8 — LIVRE V. LES CONTEMPORAINS.
Reading edition
Ce même écrivain est le plus railleur, le plus comique et le plus bouffon de tous les écrivains anglais. Singulière gaieté du reste! C'est la seule qui puisse s'accorder avec cette sensibilité passionnée. Il y a un rire qui est voisin des larmes. La satire est sœur de l'élégie: si l'une plaide pour les opprimés, l'autre combat contre les oppresseurs. Blessé par les travers et par les vices, Dickens se venge par le ridicule. Il ne les peint pas, il les punit. Rien de plus accablant que ces longs chapitres d'ironie soutenue où le sarcasme s'enfonce à chaque ligne plus sanglant et plus perçant dans l'adversaire qu'il s'est choisi. Il y en a cinq ou six contre les Américains, contre leurs journaux vendus, contre leurs journalistes ivrognes, contre leurs spéculateurs charlatans, contre leurs femmes auteurs, contre leur grossièreté, leur familiarité, leur insolence, leur brutalité, capable de ravir un absolutiste, et de justifier ce libéral qui, revenant de New-York, embrassa les larmes aux yeux le premier gendarme qu'il aperçut sur le port du Havre. Fondations de sociétés industrielles, entretiens d'un député avec ses commettants, instructions d'un député à son secrétaire, parade des grandes maisons de banque, inauguration d'un édifice, toutes les cérémonies et tous les mensonges de la société anglaise sont gravés avec la verve et l'amertume de Hogarth. Il y a des morceaux où le comique est si violent, qu'il a l'air d'une vengeance, par exemple le récit de Jonas Chuzzlewit. Le premier mot qu'épela cet excellent jeune homme fut «gain.» Le second (quand il arriva aux dissyllabes) fut «argent.» Cette belle éducation avait produit par hasard deux inconvénients; l'un, c'est qu'habitué par son père à tromper les autres, il avait pris insensiblement le goût d'attraper son père; l'autre, c'est qu'instruit à considérer tout comme une question d'argent, il avait fini par regarder son père comme une sorte de propriété, qui serait très-bien placée dans le coffre-fort appelé bière. «Voilà mon père qui ronfle, dit M. Jonas. Pecksniff, ayez donc la bonté de marcher sur son pied. C'est celui qui est contre vous qui a la goutte.» Il entre en scène par cette attention: vous jugez du reste. Dickens est triste au fond comme Hogarth; mais, comme Hogarth, il fait rire aux éclats par la bouffonnerie de ses inventions et par la violence de ses caricatures. Il pousse ses personnages dans l'absurde avec une intrépidité rare. Son Pecksniff invente des phrases morales et des actions sentimentales si grotesques qu'il en est extravagant. Jamais on n'a entendu de telles monstruosités oratoires. Sheridan a déjà peint un hypocrite anglais, Joseph Surface; mais celui-là diffère autant de Pecksniff qu'un portrait du dix-huitième siècle diffère d'une vignette du Punch. Dickens fait l'hypocrisie si difforme et si énorme, que son hypocrite cesse de ressembler à un homme; on dirait une de ces figures fantastiques dont le nez est plus gros que le corps. Ce comique outré vient de l'imagination excessive. Dickens emploie partout le même ressort. Pour mieux faire voir l'objet qu'il montre, il en crève les yeux du lecteur; mais le lecteur s'amuse de cette verve déréglée; la fougue de l'exécution lui fait oublier que la scène est improbable, et il rit de grand cœur en entendant l'entrepreneur des pompes funèbres, M. Mould, énumérer les consolations que la piété filiale, bien munie d'argent, peut trouver dans son magasin. Quelle douleur n'adouciraient pas les voitures à quatre chevaux, les tentures de velours, les cochers en manteaux de drap et en bottes à revers, les plumes d'autruche teintes en noir, les acolytes à pied habillés dans le grand style, portant des bâtons garnis de cuivre? Oh! ne disons pas que l'or est une boue, puisqu'il peut acheter des choses comme celles-là? «Que de bénédictions, s'écrie M. Mould, que de bénédictions j'ai versées sur l'humanité au moyen de mes quatre grands chevaux caparaçonnés, que je ne caparaçonne jamais à moins de 10 livres 10 shillings la course[8]!»