Note 199 — LIVRE V. LES CONTEMPORAINS. (continued 4)
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Ils sont partis avec la princesse et son cortége, tous à cheval, et s'arrêtent dans une gorge auprès d'un taillis, «pendant que le soleil s'élargit aux approches de sa mort, et qu'au-dessus des prairies se détachent les hauteurs roses.» Cyril, échauffé par le vin, commence une chanson de cabaret, et se découvre. Ida, indignée, veut partir; son pied glisse, elle tombe dans la rivière; le prince la sauve et veut fuir. Mais il est saisi par les gardiennes et amené devant le trône où la hautaine jeune fille se tient debout prête à prononcer la sentence. À ce moment un grand tumulte s'élève, et l'on aperçoit dans la cour un spectacle étrange. «De la salle illuminée partaient de longs ruissellements de splendeur oblique—qui tombaient sur une presse—d'épaules de neige serrées comme des brebis en troupeau,—sur un arc-en-ciel de robes, sur des diamants, sur des yeux de diamant,—sur l'or des habits, sur des cheveux d'or. Çà et là,—elles ondoyaient ainsi que des fleurs sous l'orage, les unes rouges, d'autres pâles,—toutes la bouche ouverte, toutes les yeux vers la lumière,—quelques-unes criant qu'il y avait une armée dans le pays,—d'autres qu'il y avait des hommes jusque dans les murs;—et d'autres qu'elles ne s'en souciaient point, jusqu'à ce que leur clameur monta,—comme celle d'une nouvelle Babel.... Au-dessus d'elles se dressaient debout—les sereines Muses de marbre, la paix dans leurs grands yeux[199].» C'est que le père du prince est venu avec son armée pour le délivrer et a saisi le roi Gama comme otage. La voilà obligée de relâcher le jeune homme; elle vient sur lui les narines gonflées, les cheveux flottants, la tempête dans le cœur, et le remercie avec une ironie amère: «Vous vous êtes bien conduit et comme un gentilhomme, et comme un prince. Et vous avez bon air aussi dans vos habits de femme.» Elle est toute palpitante d'orgueil blessé; elle balbutie, elle veut, puis elle ne veut plus; elle tâche de se contraindre pour mieux insulter, et tout d'un coup elle éclate: «Vous qui avez osé forcer nos barrières et duper nos gardiennes, et nous froisser, et nous mentir, et nous outrager!—Moi, t'épouser! moi votre fiancée, votre esclave! Non, quand tout l'or qui gît dans les veines de la terre serait entassé pour faire votre couronne, et quand toute langue parlante vous appellerait seigneur.—«Seigneur! votre fausseté et votre visage nous sont en dégoût. Je marche sur vos offres et sur vous. Partez. Qu'on le pousse hors des portes[200]!» Comment amollir ce cœur farouche enfiévré de colère féminine, aigri par le désappointement et l'offense, exalté par de longs rêves de puissance et de primauté et que sa virginité rend plus sauvage! Mais comme la colère lui sied, et qu'elle est belle! Et comme cette fougue de sentiment, cette altière déclaration d'indépendance, cette chimérique ambition de réformer l'avenir révèlent la générosité et la hauteur d'un cœur jeune et épris du beau! On convient que la querelle sera décidée par un combat de cinquante contre cinquante. Le prince est vaincu, et Ida le voit sanglant sur le sable. Lentement, par degrés, en dépit d'elle-même, elle cède aux prières, recueille les blessés dans son palais et vient au lit du mourant. Devant sa langueur et son délire, la pitié éclot, puis la tendresse, puis l'amour, «comme une campanule des Alpes, humide de larmes matinales, auprès de quelque froid glacier, fragile d'abord et faible, mais qui de jour en jour prend de l'éclat[201].» Un soir, il revient à lui, épuisé, les yeux encore troublés de visions funèbres; il la voit flotter devant lui comme un rêve, ouvre péniblement ses lèvres pâles, et lui dit tout bas: «Si vous êtes cette Ida que j'ai connue,—je ne vous demande rien; mais si vous êtes un songe,—doux songe, achevez-vous. Je mourrai cette nuit;—baissez-vous, et faites semblant de m'embrasser avant que je meure[202].—Elle se retourna; elle s'arrêta;—elle se baissa; et avec un grand tremblement de cœur,—nos lèvres se rencontrèrent. Du fond de ma langueur jaillit un cri,—l'Amour couronné s'élançant des bords de la mort,—et tout le long des veines frémissantes l'âme monta,—et se colla dans un baiser de feu sur la bouche d'Ida. Je retombai en arrière, et de mes bras elle se leva,—toute rougissante d'une noble honte.—Toute la fausse enveloppe avait glissé à ses pieds comme une robe,—et la laissait femme, plus aimable que l'autre,—l'Immortelle, lorsqu'elle sortit de l'abîme stérile pour conquérir tout par l'amour, et que le long de son corps le cristal ruisselant coulait,—et qu'elle volait au loin le long des îles empourprées,—nue comme une double lumière dans l'air et dans la vague[203].» Voilà l'accent de la Renaissance, tel qu'il est sorti du cœur de Spenser et de Shakspeare; ils ont eu cette adoration voluptueuse de la forme et de l'âme, et ce divin sentiment de la beauté.