Note 193 — LIVRE V. LES CONTEMPORAINS. (continued 4)
Reading edition
Ceci est bien franc et bien fort. Maud parut, qui l'était davantage. La verve y éclatait avec toutes ses inégalités, toutes ses familiarités, tous ses abandons, toutes ses violences. Le poëte si correct, si mesuré, se livrait, semblait penser, pleurer tout haut. Ce livre est le journal intime d'un jeune homme triste, aigri par de grands malheurs de famille, par de longues méditations solitaires, qui peu à peu se sent pris d'amour, ose le dire, et se trouve aimé. Il ne chante pas, il parle; ce sont les mots risqués, négligés, de la conversation ordinaire; ce sont les détails de la vie domestique; c'est la description d'une toilette, d'un dîner politique, d'un sermon, d'une messe de village. La prose de Dickens et de Thackeray ne serrait pas de plus près les mœurs réelles et présentes. Et tout à côté la poésie la plus magnifique foisonnait et fleurissait, comme en effet elle fleurit et elle foisonne au milieu de nos vulgarités. Le sourire d'une jeune fille parée, un éclair de soleil sur une mer violente ou sur une touffe de roses jette tout d'un coup dans les âmes passionnées ces illuminations subites. Quels vers que ceux où il se peint dans son petit jardin sombre, «écoutant la marée et le rugissement sinistre de ses lourdes lames, puis le cri de la grève désespérée que la vague arrache et entraîne;» tantôt contemplant au bout de l'horizon «la mer, fleur d'azur liquide, et son silencieux croissant, anneau étoilé de saphirs, anneau de mariage de la terre[193]!» Quelle fête dans son cœur quand il est aimé! quelle folie dans ses cris, dans cette ivresse, dans cette tendresse qui voudrait se répandre sur tous les êtres et appeler tous les êtres au spectacle et au partage de son bonheur! comme à ses yeux tout se transfigure! et comme incessamment il se transforme lui-même! De la gaieté, puis des extases, puis des miévreries, puis de la satire, puis des effusions, tous les prompts mouvements, toutes les variations brusques, comme d'un feu qui pétille et flamboie, et renouvelle à chaque instant sa forme et sa teinte; que l'âme est riche, et comme elle sait vivre cent ans en un jour! Surpris et insulté par le frère, il le tue en duel et perd celle qu'il aimait. Il s'enfuit, on le voit qui erre dans Londres. Quel triste contraste que celui de la grande ville affairée, indifférente, et d'un homme seul poursuivi par une douleur vraie! On le suit parmi les carrefours bruyants, le long du brouillard jaunâtre, sous le soleil morne qui se lève au-dessus de la rivière comme un boulet rouge, et on écoute, le cœur serré, les profonds sanglots, l'agitation insensée d'une âme qui veut et ne peut s'arracher à ses souvenirs. Le désespoir croît, et à la fin la rêverie devient vision: «Mort, mort, mort depuis longtemps!—Et mon cœur est une poignée de poussière,—et les roues passent par-dessus ma tête,—et mes os sont secoués douloureusement,—car ils les ont jetés dans un étroit tombeau,—seulement trois pieds au-dessous de la rue,—et les pieds des chevaux frappent, frappent,—les pieds des chevaux frappent—frappent jusque dans mon crâne et dans ma cervelle,—avec un flot qui ne cesse jamais de pieds qui passent.—Ô mon Dieu, pourquoi ne m'ont-ils pas enterré assez profondément!—Était-ce humain de me faire une tombe si rude,—à moi qui ai toujours eu le sommeil léger?—Peut-être ne suis-je encore qu'à demi mort.—Alors je ne suis pas tout à fait muet.—Je crierai aux pas qui vont sur ma tête,—et quelqu'un sûrement, quelque bon cœur viendra—pour m'enterrer, pour m'enterrer—plus avant, ne serait-ce qu'un peu plus avant[194]....» Il se ranime pourtant, et peu à peu se relève. La guerre vient, la guerre libérale et généreuse, la guerre contre la Russie, et le grand cœur viril se guérit par l'action et par le courage de la profonde blessure de l'amour.