Note 208 — LIVRE V. LES CONTEMPORAINS. (continued 4)
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Il semble qu'un archéologue puisse refaire tous les styles, excepté le grand, et celui-ci a tout refait, jusqu'au grand style. C'est le soir de la dernière bataille; tout le jour le tumulte de la grande mêlée «a roulé le long des montagnes près de la mer d'hiver;» un à un les chevaliers d'Arthur sont tombés; il est tombé lui-même, le crâne fendu à travers le casque, et sire Bedivere, son dernier chevalier, l'a porté tout près de là, «dans une chapelle brisée avec une croix brisée, debout sur une noire bande de terre stérile. D'un côté était l'Océan, de l'autre une grande eau; et la lune était pleine[208].» Arthur, sentant qu'il va mourir, lui dit de prendre son épée Excalibur; car il l'a reçue des fées de la mer, et il ne faut pas qu'après lui homme mortel mette la main sur elle. Deux fois sire Bedivere part pour faire la volonté du roi: deux fois il s'arrête et revient dire faussement au roi qu'il a jeté l'épée; car ses yeux sont éblouis par la merveilleuse broderie de diamants qui fleuronnent et luisent autour de la poignée. La troisième fois enfin il la lance: «La grande épée jeta des éclairs sous la splendeur de la lune,—et fit dans l'air une arche de clarté,—comme le rayonnement d'aube boréale—qui jaillit lorsque les îles mouvantes de l'hiver s'entrechoquent—la nuit, parmi les bruits de la mer du Nord.—Mais avant que l'épée eût touché la surface,—un bras s'éleva, vêtu de velours blanc, mystique, merveilleux,—et la saisit par la poignée, et la brandit trois fois;—puis s'enfonça avec elle dans la mer[209].» Alors Arthur, se soulevant douloureusement et respirant avec peine, ordonne à sire Bedivere de le charger sur ses épaules et de le porter jusqu'au rivage. «Hâte-toi, hâte-toi, car je crains qu'il ne soit trop tard, et je crois que je vais mourir.» Ils arrivent ainsi, le long des cavernes glacées et des roches retentissantes, jusqu'au bord du lac où «s'étalent les longues gloires de la lune d'hiver.»—«Là s'était arrêtée une barque sombre,—noire comme une écharpe funèbre de la proue à la poupe;—tout le pont était couvert de formes majestueuses,—avec des robes noires et des capuchons noirs, comme en songe; auprès d'elles,—trois reines avec des couronnes d'or; de leurs lèvres partit—un cri qui monta en frémissant jusqu'aux étoiles palpitantes.—Et comme si ce n'était qu'une voix, il y eut un grand éclat de lamentations, pareil à un vent qui crie—toute la nuit dans une terre déserte, où personne ne vient—et n'est venu depuis le commencement du monde[210]. Alors Arthur murmura: Place-moi dans la barque.—Ils vinrent à la barque; là les trois reines—étendirent leurs mains et prirent le roi et pleurèrent.—Mais celle qui était la plus grande entre elles toutes,—et la plus belle, mit la tête du roi dans son giron—et défit le casque brisé, et l'appela par son nom en pleurant tout haut[211].» La barque se détache, et Arthur, élevant sa voix lente, console sire Bedivere qui s'afflige sur le rivage, et prononçant ces paroles d'adieu, héroïques et solennelles: «Le vieil ordre change, cédant la place au nouveau;—et Dieu s'accomplit lui-même en plusieurs façons,—de peur qu'une bonne coutume étant seule ne corrompe le monde.—Si tu ne dois plus voir ma face, prie pour moi; plus de choses sont accomplies par la prière que ce monde ne l'imagine.—Car par elle la terre, ronde tout entière en toutes ses parties,—est liée comme par des chaînes d'or aux pieds de Dieu. Mais à présent adieu; je m'en vais pour un long voyage—avec ceux-là que tu vois, si en effet je m'en vais—(car toute mon âme est obscurcie de doutes) vers l'île et la vallée d'Avilion,—où ne tombe point de pluie, ni de grêle, ni de neige,—et où même le vent ne souffle jamais rudement; mais elle repose—enveloppée de profondes prairies, heureuse, belle avec des pelouses sous des vergers,—et des creux pleins d'arbres couronnés par une mer d'été—où je me guérirai de ma douloureuse blessure[212].» Je crois que depuis Gœthe on n'a rien vu de plus calme et de plus imposant.