Note 94 — LIVRE V. LES CONTEMPORAINS. (continued 3)
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Le propre de Carlyle, comme de tout mystique, c'est de voir en toute chose un double sens. Pour lui, les textes et les objets sont capables de deux interprétations: l'une grossière, ouverte à tous, bonne pour la vie usuelle; l'autre sublime, ouverte à quelques-uns, propre à la vie supérieure. «Aux yeux de la vulgaire logique, dit Carlyle, qu'est-ce que l'homme? Un bipède omnivore qui porte des culottes. Aux yeux de la pure raison, qu'est-il? Une âme, un esprit, une divine apparition.»—«Il y a un moi mystérieux caché sous ce vêtement de chair. Profond est son ensevelissement sous ce vêtement étrange, parmi les sons, les couleurs et les formes, qui sont ses langes et son linceul. Et pourtant ce vêtement est tissé dans le ciel et digne de Dieu[94].»—«Car la matière est esprit, manifestation de l'esprit. La chose visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vêtement de quelque chose de supérieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme, obscurci par l'excès même de son éclat[95].... Toutes les choses visibles sont des emblèmes: ce que tu vois n'est pas là pour son propre compte. À proprement parler, il n'y a rien là. La matière n'existe que spirituellement, pour représenter quelque idée et l'incarner extérieurement. Est-ce que l'imagination n'est pas obligée de tisser des vêtements, des corps visibles par lesquels les inspirations et les créations invisibles de notre raison sont révélées comme le seraient des esprits, et deviennent toutes-puissantes?» Le langage, la poésie, les arts, l'Église, l'État ne sont que des symboles. «Ainsi, c'est par des symboles[96] que l'homme est guidé et commandé, heureux ou misérable; il se trouve de toutes parts enveloppé des symboles reconnus comme tels ou non reconnus. Tout ce qu'il a fait n'est-il pas symbolique? sa vie n'est-elle pas une révélation sensible du don de Dieu, de la force mystique qui est en lui?» Montons plus haut encore et regardons le Temps et l'Espace, ces deux abîmes que rien ne semble pouvoir combler ni détruire, et sur lesquels flottent notre vie et notre univers. «Ils ne sont que les formes de notre pensée... Il n'y a ni temps ni espace, ce ne sont que de grandes apparences», enveloppes de notre pensée et de notre monde[97]. Notre racine est dans l'éternité; nous avons l'air de naître et de mourir, mais véritablement nous sommes. «Sache bien que les ombres du temps ont seules péri et sont seules périssables, que la substance réelle de tout ce qui fut et de tout ce qui est existe en ce moment même et pour toujours.» Tels que nous voilà, avec notre chair et nos sens, nous nous croyons solides; mais tout cet extérieur n'est qu'un fantôme. «Ces membres[98], cette forme tempêtueuse, ce sang vivant avec ses passions ardentes, ce ne sont que poussières et ombres, un système d'ombres rassemblées autour de notre moi. Nous y glapissons, nous piaulons dans nos disputes et nos aigres récriminations de hiboux criards; nous passons sinistres, et faibles, et craintifs, ou bien nous hurlons et nous nous démenons dans notre folle danse des morts, jusqu'à ce que l'odeur de l'air du matin nous rappelle à notre demeure silencieuse et que la nuit pleine de songes s'éveille et devienne le jour[99].»