← Table of contents
Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)

Note 381 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.

Reading edition

Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les habitudes de résistance et d'association, les préoccupations politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de Brême, serré pendant cinq cents ans dans le corselet de fer de Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout, l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son cœur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes; et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce qu'enfin renouvelé par l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau but, et reprenne un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se représente la vie à la façon des croisés, des amoureux et des chevaliers, et, abandonnant le travail, la liberté et la science, se jette, à la suite de son inquisition et de son roi, dans la guerre fanatique, dans l'oisiveté romanesque, dans l'obéissance superstitieuse et passionnée, dans l'ignorance volontaire et irrémédiable[381]. L'Allemand théologien et féodal se cantonne docilement, fidèlement sous ses petits princes, par patience naturelle et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et de son ménage, content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé par la lourdeur de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et dans le respect inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement doué et le plus précoce de tous, mais de tous le plus incapable de discipline volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des beaux-arts et de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination étrangère, se laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le Français sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui donne la paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage d'une cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline uniforme, d'une prépondérance européenne et d'une littérature universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui, pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare, Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable, et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la conquête a tourné cette race vers la vie militante et les préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention originale, son œuvre manifeste l'énergie tragique, la passion intense et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du réel, le sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui, repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes, celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, impose à l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui, obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie; atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque, elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style; elle-même est chassée de la scène publique presque en même temps que les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les maximes libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne perdront plus. Car en même temps que les idées, les événements ont poursuivi leur cours; les inclinations nationales ont fait leur œuvre dans la société comme dans les lettres, et les instincts anglais ont transformé la constitution et la politique, en même temps que les talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants yeomen, ces rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés par leurs jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés, batailleurs, sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à l'Angleterre moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa tyrannie temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs de son travail[382]. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce moment, tout est décidé; quels que soient les événements, il faut bien qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font les situations politiques; toujours les constitutions légales s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs, si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et l'institution de l'Habeas corpus sous Charles II, par le redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et politique ont fait leur œuvre et désormais vont bâtir sans empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings