Note 205 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.
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Il en a contre la société tout entière, contre l'État et contre l'Église. Il a l'accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et voudrait «être un vigoureux sauvage,» sortir de la vie civilisée, de la dépendance et des humiliations qu'elle impose au misérable. «Il est dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le cœur ne vaut pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu'on refuse à l'homme de génie pauvre[205].» Il est dur de voir «un pauvre homme, usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses frères de la terre la permission de travailler.» Il est dur «de voir ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent là tout à côté[206].» Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte de ses rafales de neige, le paysan collé contre son petit feu de tourbe, pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des riches, «et parfois il a bien de la peine à s'empêcher de devenir aigre en voyant comment les choses sont partagées, comment les plus braves gens sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent sur leurs tas de guinées sans pouvoir en venir à bout[207].» Mais surtout le cœur «frémit et se gangrène de voir leur maudit orgueil.»—«Un homme est un homme après tout[208],» et le paysan vaut bien le seigneur. Il y a des gens nobles de nature et il n'y a que ceux-là de nobles; l'habit est une affaire de tailleur, les titres une affaire de chancellerie, et «la seule vraie patente d'honneur est celle qu'on reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant.» Contre ceux qui renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le moindre événement le met hors des gonds. Lisez l'épître de Belzébuth «au très-honorable comte de Breadalbane, président de l'honorable société des highlands, réunie le 23 mai dernier, à Covent-Garden, pour concerter des moyens et mesures à l'effet de rendre vain le projet de cinq cents highlanders qui scandaleusement avaient tâché d'échapper à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient la propriété légitime, en émigrant dans les déserts du Canada, afin d'y chercher cette chose imaginaire,—la liberté!» Rarement l'insulte fut plus prolongée et plus poignante, et la menace n'était pas loin. Il avertit les députés écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts sur le whiskey ou prenez garde! La pauvre vieille mère Écosse veut ravoir sa cruche et sa bouilloire. «Et par Dieu, si vous la menez trop loin, elle retroussera son jupon de tartan; elle descendra dans les rues poignard et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans le premier qu'elle rencontrera[209].» Avec de tels sentiments, je n'ai pas besoin de dire qu'il est pour la Révolution française. Il a beau écrire qu'en politique «un homme pauvre doit être sourd et aveugle, laisser aux grands le privilége de voir et d'entendre[210].» Il voit, il entend; bien plus, il parle, et tout haut. Il félicite les Français d'avoir repoussé l'Europe conservatrice qui s'était liguée contre eux. Il célèbre l'arbre de la liberté mis à la place de la Bastille. «Sur cet arbre-là croît un singulier fruit;—tout le monde pourra dire ses vertus, mon garçon.—Il relève l'homme au-dessus de la brute,—et fait qu'il se connaît lui-même, mon garçon.—Que le paysan en goûte un morceau,—le voilà plus grand qu'un seigneur, mon garçon.—Le roi Louis pensait le couper—quand il était encore tout petit, mon garçon.—À cause de cela, la sentinelle lui a cassé sa couronne,—lui a coupé la tête et tout, mon garçon[211].» Étrange gaieté, toute sauvage et nerveuse, et qui, avec un meilleur style, ressemble à celle du Ça ira.