Note 365 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.
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Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver la faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du livre: à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et le reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont dire les clergymen et les reviewers en cravate blanche? Car enfin, il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le bonheur et quand je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des cœurs. Y a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son bras blanc,—et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe sombre.—Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.—L'autre, avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement sa belle tête,—comme un fruit qui vacille sur sa tige,—et sommeille, avec un souffle faible,—ses lèvres entr'ouvertes, montrant un rang de perles.—Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une statue,—muette, sans haleine, gît dans un sommeil de pierre,—blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un monument[365].» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le lac—passer fugitivement son ombre craintive.—Elle sursaute d'abord et s'écarte, puis coule un second regard—admirant cette nouvelle fille de l'abîme[366].» Que va devenir ici la pruderie puritaine? Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle? Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et sublimes? Vous venez d'en avoir une, et digne d'un peintre; est-ce qu'elle ne vaut pas celle d'un alderman? Refuserez-vous de reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève. Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut, en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille, imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,—avec des falaises, au-dessus et une large plage de sable,—gardée par des bancs et des rocs comme par une armée.—Toujours y grondait la voix rauque des vagues hautaines,—sauf pendant les longs jours dormants de l'été,—qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa couche.—Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du dauphin et le bruissement d'une petite vague—qui, heurtée par quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière qu'elle mouillait à peine.—Ils erraient tous les deux, et la main dans la main,—sur les cailloux luisants et les coquillages.—Ils glissaient le long du sable uni et durci.—Et dans les vieilles cavernes sauvages—creusées par les tempêtes, et pourtant creusées comme à dessein—en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en grottes,—ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant l'autre dans son bras,—ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du crépuscule empourpré.—ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont la lumière flottante—s'étendait comme un Océan rosé, brillant et vaste.—Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,—d'où la large lune se levait, formant son cercle.—Ils entendaient le clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent leurs yeux noirs darder une flamme—chacun dans ceux de l'autre, et voyant cela,—leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un baiser[367]....—Ils étaient seuls, mais non point seuls comme ceux—qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la solitude,—L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein d'étoiles,—la rougeur du crépuscule qui de moment en moment baissait,—les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau tomber goutte à goutte,—tout autour d'eux resserrait leurs bras entrelacés,—comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel—hors la leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir[368].» Excellent moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers son jeune ami comme un jeune oiseau[369].» C'est la nature qui soudainement se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un bouton qui s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et cœur. «Hélas! ils étaient si jeunes, si beaux,—si seuls, si aimants, si livrés à eux-mêmes, et l'heure—était celle où le cœur est toujours plein—et, n'ayant plus sur soi de pouvoir,—suggère des actions que l'éternité ne peut défaire[370]!» Admirables moralistes, vous êtes devant ces deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en main le modèle de floraison visé par votre société d'horticulture, prouvant que le modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux mauvaises herbes doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez pour brûler les pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez votre art.