Note 346 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.
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Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste héros, qui pour toute œuvre parle, a peur, étudie les nuances de ses sensations et se promène! Sa plus forte action est de séduire une grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie, deux exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont des velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de poëte dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et faisant mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors; bref, le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de lui, quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus beau, ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un esprit, «tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce n'est pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs, ni souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,—et n'a point regardé la terre avec des yeux d'homme.—La soif de leur ambition n'était point la mienne.—Le but de leur vie n'était pas le mien.—Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés—me faisaient étranger dans leur bande; je portais leur forme,—mais je n'avais point de sympathie avec la chair vivante....—Je ne pouvais point dompter et plier ma nature, car celui-là—doit servir qui veut commander; il doit caresser, supplier,—épier tous les moments, s'insinuer dans toutes les places,—être un mensonge vivant, s'il veut devenir—une créature puissante parmi les viles,—et telle est la foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,—troupeau de loups, même pour les conduire[346]....—Ma joie était dans la solitude, pour respirer—l'air difficile de la cime glacée des montagnes,—où les oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes—ne vient point effleurer le granit sans herbe, pour me plonger—dans le torrent et m'y rouler—dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,—pour suivre à travers la nuit la lune mouvante,—les étoiles et leur marche, pour saisir—les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux devinssent troubles,—ou pour regarder, l'oreille attentive, les feuilles dispersées,—lorsque les vents d'automne chantaient leur chanson du soir.—C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être seul;—car si les créatures de l'espèce dont j'étais,—avec dégoût d'en être, me croisaient dans mon sentier,—je me sentais dégradé et retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile[347].» Il vit seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour, exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le cœur qui n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui, sa sœur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est venu remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu combler. «Ma solitude n'est plus une solitude;—elle s'est peuplée de furies. J'ai grincé mes dents—dans les ténèbres jusqu'au retour de l'aube;—puis, jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai demandé—la folie comme un bienfait; elle m'est refusée.—J'ai affronté la mort; mais dans la guerre des éléments—les eaux se sont écartées de moi,—et les choses mortelles ont passé près de moi sans me faire mal. La froide main—d'un démon impitoyable m'a retenu—par un seul cheveu, qui n'a pas voulu se briser.—Dans la fantaisie, dans l'imagination, dans toutes—les opulences de mon âme, j'ai plongé jusqu'au fond;—mais, comme une vague refluante, elle m'a rejeté—dans le gouffre de ma pensée sans fond.—J'habite dans mon désespoir,—et j'y vis, j'y vis pour toujours[348].» Qu'il la voie encore une fois, c'est vers cet unique et tout-puissant désir qu'affluent toutes les puissances de son âme. Il l'évoque au milieu des démons; elle paraît, mais ne répond pas. Il la supplie, avec quels cris, quels douloureux cris d'angoisse profonde! Comme il l'aime! De quel élan et de quel effort toutes ses tendresses refoulées et écrasées bouillonnent et s'échappent à l'aspect de ces yeux bien-aimés qu'il revoit pour la dernière fois! Avec quel entraînement ses bras convulsifs se tendent vers cette forme frêle qui, frissonnant, sort de la tombe, vers ces joues où le sang rappelé par contrainte pose une rougeur maladive «comme celle que l'automne met sur les feuilles mourantes[349]!»—«Écoute-moi! écoute-moi!—Astarté, ma bien-aimée, parle-moi!—J'ai tant enduré, j'ai tant à endurer encore!—Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas changée—plus que je suis changé pour toi. Tu m'aimais trop—comme je t'ai trop aimée. Nous n'étions point faits—pour nous torturer l'un l'autre, quand c'eût été—le plus mortel péché de nous aimer comme nous nous sommes aimés.—Dis que tu n'as point horreur de moi, que je subis—cette punition pour nous deux, que tu seras—un des esprits bienheureux, et que je mourrai;—car jusqu'ici toutes les choses odieuses conspirent—pour me lier à la vie, à une vie—qui me fait reculer en frémissant devant l'immortalité,—devant un avenir pareil au passé. Je n'ai plus de repos,—je ne sais pas ce que je demande, ni ce que je cherche.—Je sens seulement ce que tu es et ce que je suis.—Et pourtant je voudrais une fois encore, avant de périr,—entendre la musique de ta voix. Parle-moi,—car je t'ai appelée dans la nuit silencieuse,—j'ai effrayé les oiseaux endormis dans les rameaux muets,—j'ai éveillé les loups des montagnes et rendu—ton nom familier aux échos des cavernes,—qui me répondaient; bien des choses m'ont répondu,—esprits et hommes; mais tu as toujours été muette.—Parle-moi; j'ai erré sur la terre,—et je n'ai jamais trouvé ta ressemblance. Parle-moi;—regarde les démons autour de nous; ils se sentent un cœur pour moi.—Je ne les crains pas, je ne sens mon cœur que pour toi seule.—Parle-moi, quand ce serait avec courroux. Dis un mot,—n'importe lequel. Seulement que je t'entende encore une fois,—encore cette fois, encore une fois[350]!» Elle parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions courent sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un instant après, les esprits voient qu'il «se dompte et fait de sa torture l'esclave de sa volonté.»—«S'il eût été l'un de nous, il eût été un esprit redoutable[351].» La volonté, voilà dans cette âme la base inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des esprits, il est resté debout et calme en face du trône infernal, sous le déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer; maintenant qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe encore; tout «râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout dans sa force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur moi, je le sens.—Tu ne me posséderas jamais, je le sais.—Ce que j'ai fait est fait; je porte au dedans de moi—une torture à laquelle la tienne ne pourrait rien ajouter.—L'âme, qui est immortelle, se donne à elle-même—la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses mauvaises pensées.—Elle est à elle-même le commencement et la fin de son propre mal.—Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être intime,—quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte point—sa couleur aux choses fugitives du dehors,—mais demeure absorbé dans une souffrance ou dans une joie—qui vient de la conscience de ses propres mérites.—Tu ne m'as point tenté, ce n'est point toi qui aurais pu me tenter.—Je n'ai point été ta dupe, et je ne suis point ta proie.—J'ai été mon propre destructeur, et je le serai encore—dans la vie qui s'approche. Arrière, démons trompés!—La main de la mort est sur moi, mais point la vôtre[352]....» Le moi, l'invincible moi, qui se suffit à lui-même, sur qui rien n'a prise, ni démons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu sous ses haillons de chair, à travers la fange et les froissements de toutes ses destinées, voilà le héros et l'œuvre de cet esprit et des hommes de sa race. Si Goëthe a été le poëte de l'univers, Byron a été le poëte de la personne, et si le génie allemand dans l'un a trouvé son interprète, le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien.