Note 337 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.
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Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne[337]. Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme mourant; il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là, devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.—En voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes, saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent. Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;—il me sembla que je tombais à terre:—je me trompais, j'étais trop bien lié!—Mon cœur devint malade, mon cerveau douloureux;—il palpita un temps, puis ne battit plus.—Le ciel tournoyait comme une grande roue.—Je vis les arbres chanceler comme des hommes ivres.—Un éclair faible passa devant mes yeux,—qui ne virent plus. Celui qui meurt—ne peut pas mourir davantage.—Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,—et je luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir jusqu'à la vie.—Je me sentais comme un naufragé à la mer sur une planche,—quand toutes les vagues qui fondent sur lui—le soulèvent en même temps et l'engloutissent[338].» Les nommerai-je tous? Hugo, Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours son héros est l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du naufrage, de la torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et prolongée, de la mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le remords pour compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité menaçante, sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil endurci. Ils ont trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé, comme un cheval sans bouche, et désormais leur destin intérieur les pousse dans le gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle nuit que celle d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des musulmans assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de la jeune fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense à sa propre mort qu'il pressent, au carnage des siens qu'il prépare. Nul appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la fixité de la volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens l'exècrent, et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et fiévreux, il sort à travers le camp endormi, et va errer sur le rivage. «Il est minuit; sur les montagnes brunes,—la froide lune ronde luit descendue;—la mer bleue roule, le ciel bleu—s'étend comme un océan suspendu dans les hauteurs,—parsemé d'îles de lumière.—Les vagues sur les deux rivages reposaient,—calmes, transparentes, aussi azurées que l'air.—À peine si leur écume ébranlait les cailloux du bord,—et leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.» «—Les vents étaient endormis sur les vagues,—les étendards laissaient retomber leurs plis le long de leurs hampes,—et ce profond silence n'était point interrompu,—sauf quand la sentinelle criait son signal,—sauf quand un cheval poussait son hennissement vibrant et aigu,—sauf quand le vaste bourdonnement de cette multitude sauvage—allait bruissant comme font les feuilles, d'une côté à l'autre côte[339].» Comme le cœur se sent malade en face de pareils spectacles! Quel contraste entre son agonie et la paix de l'immortelle nature! Comme les bras se tendent alors vers la beauté idéale, et comme ils retombent impuissants au contact de notre fange et de notre immortalité! Alp avance sur la grève, jusqu'au pied du bastion, sous le feu des sentinelles: il n'y songe guère. «Il regardait les chiens maigres sous le mur,—qui faisaient leur carnaval sur les morts,—se gorgeant et grondant sur les carcasses et les membres.—Ils étaient trop affairés pour aboyer contre lui.—Ils avaient arraché la chair du crâne d'un Tartare,—comme on pèle une figue quand le fruit est frais,—et les crocs blancs grinçaient sur le crâne encore plus blanc,—quand il glissait à travers leurs mâchoires émoussées.—Eux, paresseusement, allaient mâchonnant les os des morts,—et pouvant à peine se traîner hors de l'endroit où ils s'étaient emplis,—tant ils avaient bien rompu leur long jeûne,—sur ceux qui étaient tombés pour leur repas de la nuit.—Alp reconnut, aux turbans, qui avaient roulé sur le sable,—les premiers entre les plus braves de sa troupe;—rouges et verts étaient les châles qui ceignaient leurs têtes,—et chaque crâne avait une longue touffe de cheveux;—tout le reste était rasé et nu.—Leurs crânes étaient dans la gueule du chien sauvage,—et leur chevelure entortillée autour de sa mâchoire.—Tout auprès, sur le rivage, au bord du golfe,—un vautour s'était posé, battant des ailes, pour chasser un loup—qui était descendu furtivement des collines, mais se tenait à l'écart,—effarouché par les chiens, loin de la proie humaine.—Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,—rongé par les oiseaux sur les sables de la baie[340].» Voilà l'issue de l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter en pâture, et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires qu'avec le sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs inassouvis. Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après l'avoir lue? Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une plus lugubre peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre son frein? Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme Macbeth, contre la loi et contre la conscience, même contre la pitié et le plus vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres crimes, et le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang. Corsaire, il a tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres anciens qui peuplent ses rêves viennent avec leurs ailes de chauves-souris heurter aux portes de son cerveau. On ne les chasse point, ces noires visiteuses; la bouche a beau rester muette, le front pâli et l'étrange sourire témoignent de leur venue. Et pourtant c'est un noble spectacle que de voir l'homme debout, la contenance calme jusque sous leur attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces de fer ont eu raison de toute cette force et de toute cette furie. Il est couché sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque convulsion, le flot jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe plus que goutte à goutte, et déjà son front est humide, son œil terne. Les vainqueurs arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le prêtre approche la croix bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui reste de vie est pour ce pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui l'a suivi jusqu'au bout, qui maintenant essaye d'étancher le sang de sa blessure. «Lara peut à peine parler, mais fait signe que c'est en vain;»—il lui prend la main, le remercie d'un sourire, et, lui parlant sa langue, une langue inconnue, lui montre du doigt le côté du ciel où en ce moment le soleil se lève, et la patrie perdue où il veut le renvoyer. Des assistants nul souci; sur lui-même aucun retour; son visage reste «immobile et sombre, sans repentir,» comme dans sa vie. «Cependant son souffle haletant soulève péniblement sa poitrine,—et le nuage s'épaissit sur ses yeux troubles,—ses membres s'étendent en tremblotant, et sa tête retombe[341].» Tout est fini, et de ce hautain esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après tout, pour de tels cœurs c'est là le sort désirable; ils ont mal pris la vie, et ne reposent bien que dans le tombeau.