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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)

Note 198 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.

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Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poëte capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s'en croit capable et digne[198]. De bonne heure l'ambition avait grondé en lui; il avait tâtonné à l'aveugle, «comme le cyclope dans son antre,» le long des murs de la cave où il était enfermé; mais «les deux seules issues étaient la porte de l'épargne sordide ou le sentier du petit trafic chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n'eusse pu jamais m'étriquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours haïe: il y avait de la boue même à l'entrée[199].» Les bas métiers oppriment l'âme encore plus que le corps: l'homme y périt et il est obligé d'y périr; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait. Que le poëte prenne garde de se laisser détourner par la poésie; qu'il prenne garde de faire comme Burns, «de ne songer à son travail que pendant qu'il y est.» Il doit y songer toujours, le soir en dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter sur ses doigts ses œufs et sa volaille, penser aux espèces de fumier, trouver le moyen de n'user qu'une paire de souliers et de vendre son foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s'il n'a pas la lourdeur patiente d'un manœuvre et la vigilance rusée d'un petit marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns réussît? Il était déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de son état[200]. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas, seuls instants de relâche, pères, frères, sœurs, mangeaient une cuiller dans une main, un livre dans l'autre. Burns, à l'école de l'arpenteur, et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton, agitait pour s'exercer les questions générales, et plaidait le pour et le contre afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un livre dans sa poche pour étudier dans les champs aux moments libres; il usa ainsi deux exemplaires de Mackensie. «Le recueil des chansons était mon vade mecum. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma charrette, chanson après chanson, vers après vers, notant soigneusement le vrai, le tendre, le sublime, pour les distinguer de l'affectation, et de l'enflure[201]....» Il entretenait exprès une correspondance avec plusieurs de ses camarades de classe pour se former le style, tenait un journal, y jetait des réflexions sur l'homme, sur la religion, sur les sujets les plus grands, critiquait ses premières œuvres. «Jamais cœur n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être distingué[202].» Il devinait ainsi ce qu'il ne savait pas, il s'élevait tout seul jusqu'au niveau des plus cultivés; tout à l'heure, à Édimbourg, il va percer à jour les docteurs respectés, Blair lui-même; il verra que Blair a de l'acquis, mais que le fond lui manque. En ce moment, il étudie avec minutie et avec amour les vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite chambrette froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des formes et des idées. C'est à cela qu'il faut songer pour mesurer son effort, pour comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que l'homme en qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses vaches, va piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et craint en rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il faut songer encore qu'avec les idées d'un penseur il a les délicatesses et les rêveries d'un poëte. Une fois ayant jeté les yeux sur une estampe qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa femme, son enfant et son chien dans la neige, tout d'un coup, involontairement, il fondit en larmes. Les ouragans d'hiver dans les arbres, sous un ciel nuageux, «l'exaltaient, le transportaient hors de lui-même.» Une autre fois, dans une promenade, au printemps, «j'écoutais, dit-il, les oiseaux, et je me détournais souvent de mon chemin pour ne pas troubler leurs petites chansons ou les faire envoler. Même la branche d'épine blanche qui avançait sur la route, quel cœur en un pareil moment eût pu songer à lui faire mal[203]?» C'est cet essaim de songes grandioses ou gracieux que la servitude du labeur machinal et de l'économie perpétuelle venait écraser lorsqu'ils commençaient à prendre leur vol. Joignez à cela un caractère fier, si fier, que plus tard, dans le monde, parmi les grands, «la crainte de tout ce qui pouvait approcher de la bassesse et de la servilité rendait ses façons presque tranchantes et rudes.» Ajoutez enfin la conscience de son mérite. «Pauvre inconnu que j'étais, j'avais une opinion presque aussi haute de moi-même et de mes ouvrages que je l'ai à présent que le public a décidé en leur faveur[204].» Rien d'étonnant si l'on trouve à chaque pas dans sa poésie les réclamations amères d'un plébéien opprimé et révolté.

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