Note 194 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.
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C'est chez un paysan d'Écosse, Robert Burns, qu'éclate pour la première fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances sont convenables; on n'a guère vu ensemble plus de misère et de talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d'un hiver écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père, pauvre fermier du comté d'Ayr: triste condition, triste pays, triste chaumière. Le pignon s'effondra quelques jours après sa naissance, et sa mère, au milieu de l'orage, fut obligée de chercher un abri avec lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée; le ciel est si froid qu'au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je n'avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise; ce sont des collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà âgé, n'ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa ferme trop cher, chargé de sept enfants, vivait d'épargne, ou plutôt de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense. «Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une chose inconnue.» Robert allait pieds nus et tête nue: à treize ans, il battait en grange; à quinze ans, «il était le principal laboureur de la ferme.» La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. «Jusqu'à seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le labeur incessant d'un galérien, voilà ma vie[194].» Ses épaules se voûtèrent, la mélancolie arriva; presque tous les soirs, sa tête était douloureuse et lourde; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit, dans son lit, il suffoquait et manquait de s'évanouir. «L'angoisse d'esprit que nous ressentions, dit son frère, était très-grande.» Le père vieillissait; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du travail qui l'avaient usé. L'homme d'affaires écrivait des lettres insolentes et menaçantes «qui mettaient toute la famille en larmes.» Il y eut un répit quand le père changea de ferme; mais un procès s'éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, «ayant été ballotté et roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut l'obligeance d'intervenir[195].» Afin d'arracher quelque chose aux griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l'arriéré de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre ferme. Robert eut sept livres sterling par an pour son travail: pendant plusieurs années, sa dépense entière n'excéda point cette maigre pitance; il était décidé à réussir à force d'abstinence et de peine. «Je lus des livres de culture; je calculai les récoltes, je fus exact aux marchés; mais la première année la mauvaise qualité de la semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent perdre la moitié de notre récolte[196].» Les malheurs arrivaient par troupes; la pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron Armour, dont la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice pour lui extorquer de l'argent et refusait de l'accepter pour gendre. Jeanne Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom à l'enfant qu'il allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis à une pénitence publique. Il écrivait «que sa gaieté en compagnie n'était que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau[197].» Il résolut de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit marché avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou aide-surveillant à la Jamaïque; faute d'argent pour payer le passage, il était sur le point de s'engager par cette espèce de contrat de servitude qui liait les apprentis, lorsque le succès de son volume lui mit une vingtaine de guinées dans la main et pour un temps lui ouvrit une éclaircie. Ce fut là sa vie jusqu'à vingt-sept ans, et celle qui suivit ne valut guère mieux.