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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)

Note 310 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.

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Une dernière imprudence déchaîna l'attaque. Tant qu'il était garçon, on avait pu excuser ses excès par cette fougue du tempérament trop fort qui souvent révolte les jeunes gens de ce pays contre le bon goût et la règle; mais le mariage les range, et c'est le mariage qui acheva de déranger celui-ci. Il se trouva que sa femme était une vertu, «sorte de modèle» cité pour tel, «créature de la règle», correcte et sèche, incapable de faillir et de pardonner. «Cela est bien drôle, disait son domestique Fletcher, je n'ai jamais connu de dame qui ne sût mener mylord, excepté mylady.» Elle le crut fou et le fit examiner par les médecins. Ayant appris qu'il avait sa raison, elle le quitta, revint dans sa famille, et refusa de jamais le revoir. Là-dessus il passa pour un monstre. Les journaux le couvrirent d'opprobre; ses amis l'engageaient à ne plus aller au théâtre ni au Parlement, craignant qu'il ne fût sifflé ou insulté. Ce qu'une âme si violente, précocement habituée à la gloire éclatante, ressentit de fureur et de tortures dans cet assaut universel d'outrages, on ne peut l'apprendre que par ses vers. Il se roidit, alla s'enfoncer à Venise dans la voluptueuse vie italienne, même dans la basse débauche, pour mieux faire insulte à la pruderie puritaine qui l'avait condamné, et n'en sortit que par une offense encore plus blâmée, son intimité publique avec la jeune comtesse Guiccioli. Cependant il se montrait aussi âprement révolutionnaire en politique qu'en morale. Dès 1813, il écrivait: «J'ai simplifié ma politique; elle consiste à présent à détester à mort tous les gouvernements qui existent[310].» Cette fois, à Ravenne, sa maison était le centre et l'arsenal des conspirateurs, et il se préparait généreusement et imprudemment à sortir en armes avec eux pour tenter la délivrance de l'Italie. «Ils veulent s'insurger ici, écrivait-il sur son journal[311], et doivent m'honorer d'une invitation. Je ne ferai point défaut, quoique je ne les croie pas assez forts de nombre et de cœur pour faire grand'chose; mais en avant!—Que signifie le moi? Un homme ou un million d'hommes, il n'importe; c'est l'esprit de liberté qu'il faut répandre. En de telles occasions, il ne faut point de calcul personnel, et aujourd'hui ce ne sera pas moi qui en ferai un[312].» En attendant, il avait des rixes avec la police, sa maison était surveillée, il était menacé d'assassinat, et néanmoins tous les jours il montait à cheval, et allait s'exercer au pistolet dans la forêt de pins voisine. Ce sont les sentiments d'un homme qui est à la gueule d'un canon chargé, attendant qu'il parte: l'émotion est grande, héroïque même, mais elle n'est pas douce, et certainement, même en ce moment de grande émotion, il était malheureux; rien de plus propre à empoisonner le bonheur que l'esprit militant. «Pourquoi, écrit-il, ai-je été toute ma vie plus ou moins ennuyé?... Je ne sais que répondre, mais je pense que c'est dans mon tempérament,... comme aussi de me réveiller dans l'abattement, ce qui n'a jamais manqué de m'arriver depuis plusieurs années. La tempérance et l'exercice que j'ai pratiqués parfois et longtemps de suite, vigoureusement et violemment, n'y faisaient que peu ou rien. Les passions violentes me valaient mieux. Quand j'étais sous leur prise directe,—c'est étrange,—j'étais agité et non abattu.—Pour le vin et les spiritueux, ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la férocité,—silencieux pourtant et solitaire, point querelleur, si on ne me parle pas. Nager aussi me relève; mais en général je suis bas, et tous les jours plus bas. À cela pas de remède, car je ne me trouve pas aussi ennuyé qu'à dix-neuf ans. La preuve en est qu'à cet âge-là j'étais obligé de jouer ou de boire, ou d'avoir une excitation quelconque, sans quoi j'étais misérable.... À présent, ce qui m'envahit le plus, c'est l'inertie, et une sorte d'écœurement plus fort que l'indifférence. Si je me réveille, c'est par des fureurs[313].—Dernièrement Lega est entré avec une lettre de Venise au sujet d'une facture que je croyais payée il y a dix mois. J'entrai dans un tel paroxysme de rage que je m'évanouis presque.... Je présume que je finirai comme Swift, c'est-à-dire que je mourrai d'abord par la tête,—à moins que ce ne soit plus tôt et par accident.» Horrible attente, et qui l'a hanté jusqu'au bout! À son lit de mort, en Grèce, il refusait, je ne sais plus pourquoi, de se laisser saigner, et préférait finir tout de suite. On le menaça de la folie; il sursauta: «Faites donc, bourreaux que vous êtes!» et il tendit son bras. C'est parmi ces éclats et ces anxiétés qu'il passait sa vie; l'angoisse endurée, le danger bravé, la résistance domptée, la douleur savourée, toutes les grandeurs et toutes les tristesses de la noire manie belliqueuse, voilà les images qu'il avait besoin de faire flotter devant lui. À défaut d'action, il avait les rêves, et il ne se réduisait aux rêves qu'à défaut d'action. Lui-même, en s'embarquant pour la Grèce, disait qu'il avait pris la poésie faute de mieux, qu'elle n'était pas son affaire. «Qu'est-ce qu'un poëte? qu'est-ce qu'il vaut? Qu'est-ce qu'il fait? C'est un bavard.» Il augurait mal de la poésie de son siècle, même de la sienne, disant que s'il vivait dix ans, on verrait de lui quelque chose d'autre que des vers. En effet, il eût été mieux à sa place roi de la mer ou chef de bandes au moyen âge. Sauf deux ou trois éclairs de soleil italien, sa poésie et sa vie sont celles d'un scalde transporté dans le monde moderne, et qui, dans ce monde trop bien réglé, n'a pas trouvé son emploi.

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