Note 300 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.
Reading edition
Dans ce magnifique élan de facultés débridées et débandées qui bondissent à l'aventure et semblent le lancer sans choix aux quatre coins de l'horizon, il y en a une qui prend les rênes, et le précipite contre la muraille où il s'est brisé. «Pauvre Byron! disait Walter Scott[300], c'était un homme d'une véritable bonté de cœur, ayant les sentiments les plus affectueux et les meilleurs. Il s'est misérablement perdu par son mépris insensé de l'opinion. L'opposition publique, au lieu de l'avertir ou de le retenir, ne faisait que l'exciter à faire pis. C'est comme s'il eût dit: Ah! vous n'aimez pas cela? Bien, vous allez avoir pis; voilà pour votre peine.» Cet instinct de révolte est dans la race; il y a tout un faisceau de passions sauvages[301], nées du climat et qui le nourrissent: l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompté, le goût du danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intérieure qui ne s'assouvit que par la destruction, et cette folie sombre qui poussait en avant les berserkers scandinaves lorsque, dans une barque ouverte, sous un ciel fendu par la foudre, ils se livraient à la tempête dont ils avaient respiré la fureur. Cet instinct-là est dans le sang: on naît ainsi, comme on naît lion ou bouledogue[302]. Byron était encore tout petit enfant, en jaquette, lorsque sa nourrice le gronda rudement d'avoir sali une cotte neuve qu'il venait de mettre. Il entra dans une de ses rages silencieuses, saisit la cotte avec ses deux mains, la déchira du haut en bas, et se planta debout, fixe et morne, devant l'autre qui tempêtait, afin de la mieux braver. Chez lui, l'orgueil débordait. Quand à dix ans il hérita du titre de lord, et que pour la première fois à l'école on appela son nom en le faisant précéder du titre de dominus, il ne put répondre le mot ordinaire adsum[303], demeura immobile parmi ses camarades, qui ouvraient des grands yeux, et à la fin fondit en larmes. Une autre fois, à Harrow, dans une dispute qui divisait l'école, un élève dit: «Byron ne veut pas se mettre avec nous, parce qu'il n'aime à être le second nulle part.» On lui offrit le commandement, et c'est alors seulement qu'il daigna prendre parti. Ne jamais subir de maître, se soulever tout entier contre toute apparence d'empiétement ou d'ascendant, maintenir sa personne intacte et inviolée à tout prix jusqu'au bout et contre tous, tout oser plutôt que de donner un signe de soumission, voilà son fonds. C'est pourquoi il était disposé à tout souffrir plutôt que de donner un signe de faiblesse. À dix ans, par fierté, il était stoïcien. On lui redressait le pied douloureusement dans une machine de bois pendant qu'il prenait sa leçon de latin, et son maître le plaignait. «Ne faites pas attention si je souffre, monsieur Roger, dit l'enfant; vous n'en verrez aucune marque sur ma figure[304].» Tel il était enfant, tel il demeura homme. D'esprit, de corps, il lutte ou se prépare à la lutte[305]. Tous les jours, pendant de longues heures, il boxe, il tire le pistolet, il s'exerce au sabre, il court et saute, il monte à cheval, il dompte des résistances. Ce sont là les exploits de ses mains et de ses muscles; mais il lui en faut d'autres. Faute d'ennemis, il s'en prend à la société et lui fait la guerre. On sait à quel excès montait alors l'intolérance des opinions régnantes. L'Angleterre était au fort de sa guerre avec la France, et croyait combattre pour la morale et la liberté. À ses yeux, en ce moment, l'Église et la constitution sont choses saintes: gardez-vous d'y toucher, si vous ne voulez point devenir ennemi public! Dans cet accès de passion nationale et de sévérité protestante, quiconque affiche des idées ou des mœurs libres semble un incendiaire et ameute contre soi l'instinct des propriétaires, les doctrines des moralistes, les intérêts des politiques et les préjugés du peuple. C'est ce moment que Byron choisit pour louer Voltaire et Rousseau, admirer Napoléon[306], s'avouer sceptique, réclamer pour la nature et le plaisir contre le cant et la règle, dire que la haute société anglaise, toute débauchée et hypocrite, fabrique des phrases et fait tuer des hommes pour garder ses sinécures et ses bourgs pourris. Comme si ce n'était pas assez des haines politiques, il se charge encore des inimitiés littéraires, attaque le corps entier des critiques[307], diffame la nouvelle poésie, déclare que les plus célèbres sont des «Claudiens, des gens du bas empire,» s'acharne sur les lakistes, et garde un ennemi venimeux et infatigable dans Southey. Ainsi muni d'adversaires, il donne prise sur lui de toutes parts. Il se décrie par haine du cant, par bravade, en fanfaron de vices. Il se peint dans ses héros, mais en noir, de telle façon que personne ne peut manquer de le reconnaître et de le croire beaucoup pire qu'il n'est. Walter Scott écrit de prime saut après avoir lu Childe Harold: «Poëme de grand mérite, mais qui ne donne pas une bonne opinion du cœur ni de la morale de l'écrivain. Le vice devrait être un peu plus modeste, et il faut une impudence presque aussi grande que les talents du noble lord pour demander gravement qu'on le plaigne de l'ennui et du dégoût qu'il a gagnés dans la compagnie de ses compagnons de table et de ses maîtresses. Il y a aussi une vanité monstrueuse à nous apprendre, à nous petites gens, que nos petits scrupules surannés et nos préceptes de tempérance ne sont pas dignes de son attention[308].» Voilà les sentiments qu'il excitait dans toutes les classes respectables; il s'y complaisait et faisait pis, donnant à entendre que, dans ses aventures d'Orient, il avait osé bien des choses, et ne s'indignant point quand on le confondait avec ses héros. Un jour il dit: «Je serais curieux d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de commettre un assassinat.» Un autre jour il écrit sur son journal: «Hobhouse m'a rapporté un singulier bruit, que je suis le vrai Conrad, le véritable corsaire, et qu'une partie de mes voyages se sont accomplis sans témoins. Hum! les gens quelquefois touchent près de la vérité, mais jamais toute la vérité. Hobhouse ne sait pas à quoi j'étais occupé l'année après qu'il a quitté le Levant. Ni lui, ni personne,—ni,—ni,—ni.—Pourtant c'est un mensonge[309];.... mais je n'aime pas ces mensonges qui ressemblent à la vérité.» Dangereuses paroles qui se retournaient contre lui comme un poignard; mais il aimait le danger, le danger mortel, et ne se trouvait à son aise qu'en voyant se hérisser autour de lui les pointes de toutes les colères. Seul contre tous, contre une société armée, debout, invincible, même au bon sens, même à la conscience, c'est alors qu'il ressentait dans tous ses nerfs tendus la sensation grandiose et terrible vers laquelle involontairement tout son être se portait.