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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)

Note 193 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.

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Il a d'autres soucis, et de plus grands. En même temps que l'état de la société humaine, la forme de l'esprit humain a changé. Elle a changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L'esprit recommence l'évolution qu'il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme alors, au milieu d'un air délétère, dans la dégradation universelle des hommes asservis, dans la décadence croissante d'une société qui se dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve; mais au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société qui s'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit, comme il finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant les yeux vers l'objet qu'ils veulent définir, en sorte que désormais l'intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés, Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se connaître par l'ébranlement de la Révolution et par les guerres de l'Empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens, Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la domination de Rome: en sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. L'histoire et la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent à ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les mœurs, les sociétés, les philosophies: en sorte que désormais l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées, peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s'est dégagée des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là, donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle à la révolution des idées, comme la France à la révolution des mœurs. Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un poêle, et ne semblaient propres qu'à faire des éditions savantes, se trouvent tout d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race n'a l'esprit si compréhensif; nulle n'est si bien douée pour la haute spéculation. On s'en aperçoit à sa langue, tellement abstraite qu'au delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et cependant c'est grâce à cette langue qu'elle atteint les idées supérieures. Car le propre de cette révolution, comme de la révolution alexandrine, c'est que l'esprit humain devient plus capable d'abstraire. Ils font en grand le même pas que les mathématiciens lorsqu'ils ont passé de l'arithmétique à l'algèbre, et du calcul ordinaire au calcul de l'infini. Ils sentent qu'au delà des vérités limitées de l'âge oratoire, il y a des explications plus profondes; ils vont au delà de Descartes et de Locke, comme les alexandrins au delà de Platon et d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier architecte ou des atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que des fluides, des molécules et des monades ne sont point des forces, qu'une âme spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point compte de la pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par delà les dogmes, la beauté poétique par delà les règles, la vérité critique par delà les mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et morales en elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels leurs devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes, toutes ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions, règles du beau et symboles religieux, toutes les classifications rigides des choses naturelles, humaines et divines, s'effacent et s'évanouissent. Désormais elles ne sont plus que des figures; on ne les garde qu'à titre d'aide-mémoire et d'auxiliaires de l'esprit; elles ne sont bonnes que provisoirement et pour aller plus loin. D'un mouvement commun sur toute la ligne de la pensée humaine, les causes reculent jusque dans une région abstraite où la philosophie n'était point allée les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors paraît la maladie du siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust, toute semblable à celle qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit siècles: je veux dire le mécontentement du présent, le vague désir d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse aspiration vers l'infini. L'homme souffre de douter, et cependant il doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans sa main; il voudrait s'asseoir et se reposer dans les doctrines et dans les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers, il ne les trouve pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en recherches anxieuses à travers les sciences et l'histoire, et les juge vaines, douteuses, bonnes pour des Wagner, pour des pédants d'académie ou de bibliothèque. C'est l'au delà qu'il souhaite; il le pressent à travers les formules des sciences, à travers les textes et les confessions des Églises, à travers les divertissements du monde et les éblouissements de l'amour. Il y a une vérité sublime derrière l'expérience grossière et les catéchismes transmis; il y a un bonheur grandiose par delà les agréments de la société et les contentements de la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu ou imaginé, depuis Gœthe jusqu'à Beethoven, depuis Schiller jusqu'à Heine; ils y sont montés pour remuer à pleines mains l'essaim de leurs grands rêves; ils ne se sont point consolés d'en tomber, ils y ont pensé du plus profond de leurs chutes; ils ont habité d'instinct, comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce magnifique monde invisible où dorment dans une paix idéale les essences et les puissances créatrices, et «la véhémente aspiration de leur cœur a attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires, créatures de flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie, dans la tempête de l'action, travaillent sur le métier bruissant de la durée et tissent la robe vivante de la Divinité[193].»

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