Note 192 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.
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C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier; Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le Traité des Sensations de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le cœur rempli d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui, lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence tout le magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale, vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.—Bon! dit le lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.—Pas encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.» Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire, compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade. Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite, élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en conversations avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac[192].