Note 248 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.
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Un pareil homme n'écrit point pour le plaisir de faire du bruit. Il faisait des vers comme il peignait ou rabotait, pour s'occuper, pour se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n'avait pas besoin d'aller bien loin chercher des sujets. Représentez-vous cette figure pensive, qui, silencieusement, au bord de l'Ouse, erre et regarde. Il regarde et rêve: une fraîche paysanne avec son panier au bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrière l'attelage en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleuâtres, en voilà assez pour le remplir de sensations et de pensées. Il revient, s'assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise à porteurs, dont la fenêtre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un jardin plein d'œillets, de roses et de chèvrefeuilles. C'est dans ce nid qu'il travaille. Le soir, auprès de son amie dont les aiguilles courent pour lui sur la laine, il lit ou écoute les bruits demi-assoupis du dehors. C'est de cette vie que naissent ses vers. Elle lui suffit et suffit à les faire naître. Il ne lui en faut pas une plus violente; moins unie et moins effacée, elle le bouleverserait; les impressions qui sont petites pour nous sont grandes pour lui, et dans une chambre, dans un jardin, il trouve un monde. À ses yeux, les moindres objets sont poétiques. C'est le soir, en hiver; le messager de la poste arrive, «héraut d'un monde affairé, avec les nouvelles de toutes les nations qui ballotent sur son dos[248].» Il ne s'en inquiète pas; «il siffle, pauvre gai bonhomme;» toute son affaire est de les déposer à l'auberge. Enfin le voilà, le précieux paquet; on l'ouvre, on veut entendre la multitude de voix bruyantes qu'il apporte de Londres et de l'univers. «Maintenant ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les rideaux, roulez le sofa, et, pendant que l'urne bouillante et sifflante élève sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir pacifique qui entre[249].» Et le voilà qui conte son journal, politique, nouvelles, tout jusqu'aux annonces, non pas en simple réaliste, comme tant d'écrivains aujourd'hui, mais en poëte, c'est-à-dire en homme qui découvre une beauté et une harmonie dans les charbons d'un feu qui pétille ou dans le va-et-vient des doigts qui courent sur une tapisserie; car c'est là l'étrange distinction du poëte: les objets non-seulement rejaillissent de son esprit plus puissants et plus précis qu'ils n'étaient en eux-mêmes et avant d'y entrer, mais encore, une fois conçus par lui, ils s'épurent, ils s'ennoblissent, ils se colorent, comme les vapeurs grossières qui, transfigurées par la distance et la lumière, se changent en nuages satinés, frangés de pourpre et d'or. Pour lui, il y a de la grâce dans les rondeurs mouvantes de cette vapeur que la bouilloire exhale; il y a de la douceur dans cette concorde des hôtes d'une même maison assemblés autour de la même table. Ce seul mot, nouvelles de l'Inde, lui fera voir l'Inde elle-même, vieille reine empanachée, «avec son turban emplumé, brodé de perles[250].» Cette seule idée, l'impôt des boissons, mettra devant ses yeux «les dix milles tonnes incessamment suintantes, et qui, touchées par le doigt de l'État comme par le doigt de Midas, saignent de l'or pour la prodigalité des ministres.» À proprement parler, la nature est comme un musée de tableaux magnifiques et variés, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours recouverts de leur serge. Tout au plus, çà et là, une déchirure nous laisse soupçonner les beautés cachées derrière les monotones enveloppes; mais ces enveloppes, le poëte les lève toutes et voit un tableau là où nous ne découvrions qu'un surtout. Voilà la vérité neuve que les poëmes de Cowper ont mise en lumière. Nous savons par lui que nous ne sommes plus forcés d'aller chercher en Grèce, à Rome, dans les palais, chez les héros et les académiciens, les objets poétiques. Ils sont tout près de nous: si nous ne les voyons pas, c'est que nous ne savons pas les voir; le défaut est dans nos yeux, non dans les choses. Nous trouverons la poésie, si nous le voulons bien, au coin de notre feu et parmi les planches de notre potager[251].