Note 243 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.
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En quoi consiste cette réforme du style? Avant de la définir, j'aime mieux la montrer, et pour cela il faut que l'on voie le caractère et la vie de celui qui le premier l'a pratiquée sans système, William Cowper; car son talent n'est que l'image de son caractère, et ses poëmes ne sont que l'écho de sa vie. C'était un enfant délicat, craintif, d'une sensibilité frémissante, passionnément tendre, et qui, ayant perdu sa mère à six ans, fut soumis presque aussitôt au fagging et aux brutalités d'une école publique. Elles sont étranges en Angleterre: un garçon d'environ quinze ans le prit comme victime, et le pauvre petit, incessamment maltraité, conçut «une telle crainte de son bourreau, qu'il n'osait lever les yeux sur lui plus haut que les genoux, et le connaissait mieux par ses boucles de souliers que par aucune autre partie de son habillement.» Dès neuf ans, la mélancolie le prit, non pas la rêverie douce que nous appelons de ce nom, mais le profond abattement, le désespoir morne et continu, l'horrible maladie des nerfs et de l'âme qui produit le suicide, le puritanisme et la folie. «Jour et nuit j'étais à la torture, me couchant dans l'angoisse, me levant dans le désespoir.» Le mal changeait d'aspect, diminuait, mais ne le quittait pas. Né dans une grande famille, mais n'ayant qu'une petite fortune, il accepta sans réflexion l'offre de son oncle, qui voulait lui donner une place de clerc à la chambre des communes; mais il fallait subir un examen, et ses nerfs se démontaient à la seule idée qu'il faudrait paraître et parler en public. Pendant six mois, il essaya de se préparer; mais il lisait sans comprendre; une fièvre nerveuse le minait. Ses sensations étaient «celles d'un homme qui monte sur l'échafaud, toutes les fois qu'il mettait le pied dans le bureau; pendant six mois il y vint tous les jours[243].»—«Dans cet état, dit-il, j'étais saisi par moments d'un tel accès de désespoir, que, seul dans ma chambre, je poussais des cris et maudissais l'heure de ma naissance, levant mes yeux au ciel, non pas en suppliant, mais avec un esprit infernal de haine envenimée et de reproche contre mon Créateur[244].» Le jour de l'examen approchait; il espéra devenir fou pour s'y soustraire, et comme la raison tenait bon, il pensa même à se tuer. Enfin, dans un moment de délire, la démence vint, et on le mit dans une maison d'aliénés, «tout pénétré par un sentiment exalté de dégoût et d'horreur pour lui-même et par la crainte d'un châtiment instantané,» jusqu'à se croire damné, comme Bunyan et les premiers puritains. Au bout de plusieurs mois, sa raison lui revint; mais elle se sentait des étranges pays où elle avait voyagé toute seule. Il resta triste, comme un homme qui se croit dans la disgrâce de Dieu, et se trouva incapable d'une vie active. Cependant un ministre, M. Unwin, et sa femme, bonnes gens bien pieux et bien réguliers, l'avaient recueilli. Il essayait de s'occuper mécaniquement, par exemple en fabriquant des cages à lapins, en jardinant, en apprivoisant des lièvres. Il employait le reste de la journée, comme un méthodiste, à lire l'Écriture ou des sermons, à chanter des hymnes avec ses amis, et à s'entretenir de matières spirituelles. Ce régime, l'air salubre de la campagne, la tendresse maternelle de mistress Unwin et de lady Austen amenèrent quelques éclaircies. Elles l'aimaient si généreusement, et il était si aimable! Affectueux, plein d'abandon, innocemment moqueur, avec une imagination naturelle et charmante, une fantaisie gracieuse, une finesse exquise, et si malheureux! Il était de ceux auxquels les femmes se dévouent, qu'elles aiment maternellement, par compassion d'abord, par attrait ensuite, parce qu'elles trouvent en eux seuls les ménagements, les attentions minutieuses et tendres, les respects délicats que notre rudesse ne sait leur rendre, et dont leur être plus sensible a pourtant besoin. Ces doux instants ne durèrent pas. «Au mieux, disait-il, mon esprit a toujours un fonds mélancolique; il ressemble à certains étangs que j'ai vus, qui sont remplis d'une eau noire et pourrie, et qui pourtant dans les jours sereins réfléchissent par leur surface les rayons du soleil[245].» Il souriait comme il pouvait, mais avec effort; c'était le sourire d'un malade qui se sait incurable et tâche de l'oublier un instant, du moins de le faire oublier aux autres. «Vraiment, je m'étonne qu'une pensée enjouée vienne frapper à la porte de mon intelligence, encore plus qu'elle y trouve accès. C'est comme si Arlequin forçait l'entrée de la chambre lugubre où un mort est exposé en cérémonie. Ses gestes grotesques seraient déplacés de toute façon, mais encore davantage s'ils arrachaient un éclat de rire aux figures mornes des assistants. Néanmoins l'esprit longtemps fatigué par l'uniformité d'une perspective monotone et désolée fixera ses yeux avec joie sur tout objet qui mettra un peu de variété dans ses contemplations, ne serait-ce qu'un chat jouant avec sa queue[246].» Somme toute, il avait le cœur trop délicat et trop pur: pieux, irréprochable, austère, il se jugeait indigne d'aller à l'église, ou même de prier Dieu. «Ceux qui ont trouvé un Dieu et qui ont la permission de l'adorer ont trouvé un trésor dont ils n'ont qu'une idée bien maigre et bien bornée, si haut qu'ils le prisent. Croyez-m'en, croyez-en un homme qui, ayant joui de ce privilége pendant quelques années, en a été privé pendant un nombre d'années plus grand encore, et qui n'a point l'espérance de jamais le recouvrer.» Et ailleurs: «On peut représenter le cœur d'un chrétien comme dans l'affliction et pourtant dans la joie, percé d'épines et pourtant couronné de roses. J'ai l'épine sans la rose. Ma rose est une rose d'hiver; les fleurs sont flétries, mais l'épine demeure[247].» Au lit de mort, quand le ministre lui disait d'avoir confiance en la miséricorde du Rédempteur qui veut sauver tous les hommes, il poussa un cri passionné, le suppliant de ne plus lui proposer de consolations pareilles. Il se croyait perdu, il s'était cru perdu toute sa vie. Une à une, sous cet effroi, toutes ses facultés s'anéantirent. Pauvre et charmante âme, qui périt comme une fleur frêle d'un pays chaud transplantée dans la neige: la température du monde se trouva trop rude pour elle, et la règle morale, qui eût dû l'abriter, la déchira de ses aiguillons.