Note 191 — LIVRE IV. L'ÂGE MODERNE.
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L'âge précédent a fait son œuvre. La prose parfaite et le style classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les yeux, impose sa forme dans les mœurs, imprime son image dans les esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de circonstances extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et le dresse à une hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes applications des sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur et la mull-jenny élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille âmes. En cinquante ans, la population double, et l'agriculture devient si parfaite que, malgré cet accroissement énorme de bouches qu'il faut nourrir, un sixième des habitants avec le même sol fournit des aliments au reste; l'importation triple et au delà, le tonnage des navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà[191]. Le bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout ce qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du grand nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des pauvres jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à l'opulence. Le flot montant de la civilisation soulève la masse du peuple jusqu'aux rudiments de l'éducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu'à l'éducation complète. En 1709 avait paru le premier journal quotidien, grand comme la main, que l'éditeur ne savait comment remplir, et qui, joint à tous les autres, ne fournissait pas chaque année trois mille exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de numéros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds où ils gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la routine; ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de manœuvres et de comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption subite ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France, dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes œuvres, ils deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux.