Note 230 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE.
Reading edition
«Un homme, dit La Bruyère, né Français et chrétien, se trouve contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus; il les entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il relève par la beauté de son génie et de son style.» Il n'en était point ainsi en Angleterre. Les grands sujets étaient livrés aux discussions violentes; la politique et la religion, comme deux arènes, appelaient à l'audace et à la bataille tous les talents et toutes les passions. Le roi, d'abord populaire, avait relevé l'opposition par ses vices et par ses fautes, et pliait sous le mécontentement du public comme sous l'intrigue des partis. On savait qu'il avait vendu les intérêts de l'Angleterre à la France; on croyait qu'il voulait livrer aux papistes les consciences des protestants. Les mensonges d'Oates, l'assassinat du magistrat Godfrey, son cadavre promené solennellement dans les rues de Londres, avaient enflammé l'imagination et les préjugés du peuple; les juges intimidés ou aveugles envoyaient à l'échafaud les catholiques innocents, et la foule accueillait par des insultes et des malédictions leurs protestations d'innocence. On avait exclu le frère du roi de ses emplois, on voulait l'exclure de ses droits au trône. Les chaires, les théâtres, la presse, les hustings retentissaient de discussions et d'injures. Les noms de whigs et de tories venaient de naître, et les plus hauts débats de philosophie politique s'agitaient, nourris par le sentiment d'intérêts présents et pratiques, aigris par la rancune de passions anciennes et blessées. Dryden s'y lança, et son poëme d'Absalon et Achitophel fut un pamphlet. «Je manie mieux le style âpre que le style doux[230],» disait-il dans sa préface; et en effet, dans une telle guerre il fallait des armes. C'est à peine si une allégorie biblique conforme au goût du temps dissimule les noms sans cacher les hommes. Il expose la tranquille vieillesse et le droit incontesté du roi David[231], la grâce, l'humeur pliante, la popularité de son fils naturel Absalon[232], le génie et la perfidie d'Achitophel[233], qui soulève le fils contre le père, rassemble les ambitions froissées et ranime les factions vaincues. D'esprit, il n'y en a guère ici: on n'a pas le loisir d'être spirituel en de pareilles batailles; songez à ce peuple soulevé qui écoute, à ces hommes emprisonnés, exilés, qui attendent: ce sont la fortune, la liberté, la vie ici qui sont en jeu. Il s'agit de frapper juste et fort, il ne s'agit point de frapper avec grâce. Il faut que le public reconnaisse les personnages, qu'il crie leurs noms sous leurs portraits, qu'il applaudisse à l'insulte dont on les charge, qu'il les bafoue, qu'il les précipite du haut rang où ils veulent monter. Dryden les passe tous en revue.