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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)

Note 14 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE.

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Charles II à table faisait orgueilleusement remarquer à Grammont que ses officiers le servaient à genoux. Ils faisaient bien, c'était là leur vraie posture. Le grand chancelier Clarendon, un des hommes les plus honorés et les plus honnêtes de la cour, apprend à l'improviste, en plein conseil, que sa fille Anne est grosse des œuvres du duc d'York, et que ce duc, frère du roi, lui a promis mariage. Voici les paroles de ce tendre père; il a pris soin lui-même de nous les transmettre. «Le chancelier[14] s'emporta avec une excessive colère contre la perversité de sa fille et dit avec toute la véhémence imaginable qu'aussitôt qu'il serait chez lui, il la mettrait à la porte comme une prostituée, lui déclarant qu'elle eût à se pourvoir comme elle pourrait, et qu'il ne la reverrait jamais.» Remarquez que ce grand homme avait reçu la nouvelle chez le roi par surprise, et qu'il trouvait du premier coup ces accents généreux et paternels. «Il ajouta qu'il aimerait beaucoup mieux que sa fille fût la catin du duc que de la voir sa femme.» N'est-ce pas héroïque? Mais laissons-le parler. Un cœur si noblement monarchique peut seul se surpasser lui-même. «Il était prêt à donner un avis positif, et il espérait que leurs seigneuries se joindraient à lui pour que le roi fît à l'instant envoyer la femme à la Tour, où elle serait jetée dans un cachot, sous une garde si stricte que nulle personne vivante ne pût être admise auprès d'elle, qu'aussitôt après on présenterait un acte au Parlement pour lui faire couper la tête, que non-seulement il y donnerait son consentement, mais qu'il serait le premier à le proposer.» Quelle vertu romaine! Et de peur de n'être pas cru, il insiste: «Quiconque connaîtra le chancelier croira qu'il a dit cela de tout son cœur.» Il n'est pas encore content, il répète son avis, il s'adresse au roi avec toutes sortes de raisons concluantes pour obtenir qu'on tranche la tête à sa fille. «J'aimerais mieux me soumettre à son déshonneur et le supporter en toute humilité que le voir réparé par son mariage, pensée que j'exècre si fort que je serais bien plus content de la voir morte avec toute l'infamie qui est due à sa présomption!» Voilà comment, en cas difficile, un homme garde ses traitements et sa simarre. Sir Charles Berkeley, capitaine des gardes du duc d'York, fit mieux encore; il jura solennellement «qu'il avait couché» avec la jeune fille, et se dit prêt à l'épouser «pour l'amour du duc, quoique sachant le commerce du duc avec elle.» Puis un peu après il avoua qu'il avait menti, mais en tout bien, tout honneur, afin de sauver la famille royale de cette mésalliance. Ce beau dévouement fut payé; il eut bientôt une pension sur la cassette et fut créé comte de Falmouth. Dès l'abord, la bassesse des corps publics avait égalé celle des particuliers. La Chambre des communes, tout à l'heure reine, encore pleine de presbytériens, de rebelles et de vainqueurs, vota «que ni elle ni le peuple d'Angleterre ne pouvaient être exempts du crime horrible de rébellion et de sa juste peine, s'ils ne s'appliquaient formellement la grâce et le pardon accordés par Sa Majesté dans la déclaration de Breda.» Puis tous ces héros allèrent en corps se jeter avec contrition aux pieds sacrés de leur monarque. Dans cet affaissement universel, il semblait que personne n'avait plus de cœur. Le roi se fait le mercenaire de Louis XIV, et vend son pays pour une pension de 200000 livres. Des ministres, des membres du Parlement, des ambassadeurs reçoivent l'argent de la France. La contagion gagna jusqu'aux patriotes, jusqu'aux plus purs, jusqu'aux martyrs. Lord Russell intrigua avec la cour de Versailles; Algernon Sidney accepta 500 guinées. Ils n'ont plus assez de goût pour garder un peu d'esprit, ils n'ont plus assez d'esprit pour garder un peu d'honneur[15].

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