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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)

Note 195 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE.

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Il y a de la vigueur et de l'art dans cette tragédie de Dryden, Antoine et Cléopatre. «Toutes mes autres pièces, disait-il, je les ai faites pour la foule; celle-ci, je l'ai faite pour moi-même.» Et, en effet, il l'avait composée savamment d'après l'histoire et la logique. Ce qui est mieux encore, il l'avait écrite virilement. «La charpente de la pièce, disait-il dans sa préface, est suffisamment régulière, et les unités de temps, de lieu et d'action, plus exactement observées que peut-être le théâtre anglais ne le requiert. Particulièrement, l'action est si bien une qu'elle est la seule de son espèce sans épisode ni intrigue subsidiaire, chaque scène conduisant à l'effet principal et chaque acte se terminant par un grand changement de situation.» Il a fait davantage; il a quitté l'attirail français, il est rentré dans la tradition nationale: «Dans mon style, j'ai essayé, de parti pris, d'imiter le divin Shakspeare, et pour le faire plus librement, je me suis débarrassé de la rime. J'ose dire qu'en l'imitant je me suis surpassé moi-même dans cette pièce, et qu'entre autres je préfère la scène entre Antoine et Ventidius, au premier acte, à tout ce que j'ai écrit dans ce genre.» Il avait raison; si sa Cléopatre est manquée, si cette défaillance de la conception détourne l'intérêt et gâte l'ensemble, si la rhétorique nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'émotion et détruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout, et qui plus est, il marche. Le poëte est expert; il a bien calculé, il sait faire une scène, montrer le duel intérieur par lequel deux passions se disputent le cœur de l'homme. On sent chez lui les vicissitudes tragiques de la lutte, le progrès d'un sentiment, la défaite des résistances, l'afflux lent du désir ou de la colère, jusqu'au moment où la volonté redressée ou séduite se précipite soudainement d'un seul côté. Il y a des mots naturels: le poëte écrit et pense trop sainement pour ne pas les trouver quand il en a besoin. Il y a des caractères virils: lui-même est un homme, et, sous ses complaisances de courtisan, sous ses affectations de poëte à la mode, il a gardé le naturel énergique et âpre. Sauf une scène d'injures, son Octavie est une matrone romaine, et quand, jusque dans Alexandrie, jusque chez Cléopatre, elle vient chercher Antoine, elle le fait avec une simplicité et une noblesse qu'on ne surpassera pas. «La sœur de César!» lui dit Antoine en l'abordant.—«Ce mot-là est dur. Si je n'avais été que la sœur de César,—je serais restée dans le camp de César.—Mais votre Octavie, votre femme tant maltraitée,—quoique bannie de votre lit et chassée de votre maison,—quoique sœur de César, est encore à vous.—Il est vrai, j'ai une âme qui dédaigne votre froideur,—qui me pousse à ne point chercher ce que vous devriez offrir.—Mais la vertu d'une épouse surmonte cet orgueil.—Je viens pour vous réclamer comme mon bien, pour vous montrer—ma fidélité d'abord, pour demander, pour implorer votre tendresse.—Votre main, mon seigneur; elle est à moi, et je la demande.» Et quand Antoine, humilié, se révolte contre la grâce qui lui vient d'Octave et lui dit que sans doute elle a demandé pardon pour lui pauvrement et bassement: «Pauvrement et bassement! Je n'aurais pas pu faire une pareille demande,—ni mon frère l'accorder....—Ma triste fortune, je le vois, me soumet toujours à vos désobligeantes méprises.—Mais les conditions que je vous apporte sont telles—que vous n'aurez pas à rougir de les accepter. J'aime votre honneur—parce qu'il est le mien. On ne dira jamais—que le mari d'Octavie fut l'esclave d'un autre homme.—Seigneur, vous êtes libre; libre même de l'épouse que vous avez en aversion.—Car, quoique mon frère veuille acheter pour moi votre tendresse,—et me fasse la condition et le ciment de votre paix,—j'ai une âme comme la vôtre: je ne puis recevoir—votre amour comme une aumône, ni implorer ce que je mérite.—Je dirai à mon frère que nous sommes réconciliés.—Il retirera ses troupes, et vous vous mettrez en marche—pour gouverner l'Orient. Vous me pourrez laisser à Athènes;—n'importe où; je ne me plaindrai jamais.—Je ne garderai que le stérile nom d'épouse—et vous serez quitte de tout autre ennui[195].» Cela est grand; cette femme a un cœur fier, et aussi un cœur d'épouse; elle sait donner et elle sait souffrir; ce qui est mieux, elle sait se sacrifier sans emphase et d'un ton calme; ce n'est point une âme vulgaire qui a conçu une pareille âme. Et le vieux général Ventidius qui, avec elle et avant elle, vient pour retirer Antoine de son illusion et de son esclavage, est digne de parler pour l'honneur, comme elle a parlé pour le devoir. Sans doute c'est un plébéien, un soldat rude et railleur, qui a la franchise et les plaisanteries de son métier, maladroit parfois, qu'un habile eunuque de sérail pourra duper, «héros au crâne épais,» et qui, par simplicité d'âme, par grossièreté d'éducation, ramènera Antoine sans s'en douter dans le rets qui semblait brisé. En attendant, il triomphe avec un gros rire: «Voilà des nouvelles pour vous, cours, mon officieux eunuque. Ne manque pas d'arriver le premier; presse-toi. Vite, mon cher eunuque, vite. En avant, mon cher demi-homme.» Et, tombant dans un piége, il dit à Antoine qu'il a vu Cléopatre infidèle avec Dolabella:—«Ma Cléopatre?—Votre Cléopatre. La Cléopatre de Dolabella. La Cléopatre de tout le monde.—Tu mens.—Je ne mens pas, mon seigneur. Cela est-il si étrange? Est-ce qu'une maîtresse quittée ne se pourvoit pas? Vous savez bien qu'elle n'est pas accoutumée aux nuits solitaires[196].» Voilà justement le bon moyen de rendre Antoine jaloux, et le ramener furieux à Cléopatre. Mais quel brave cœur, et comment on entend, lorsqu'il est seul avec Antoine, le mâle accent, la profonde voix qui a tonné dans les batailles! Il aime son général en bon et honnête dogue, et ne demande pas mieux que de mourir, pourvu que ce soit aux pieds de son maître. Il gronde sourdement, en le voyant abattu, tourne autour de lui et d'un coup il pleure: «Regarde, empereur, voilà une rosée qui n'est pas ordinaire.—Je n'ai pas pleuré depuis quarante ans,—mais à présent la faiblesse de ma mère me revient aux yeux.»—«Par le ciel, dit Antoine, il pleure le bon vieil homme, il pleure—et les grosses gouttes rondes courent les unes après les autres sur les sillons de ses joues[197].» Et là-dessus Antoine, lui-même, pleure. On pense, en écoutant ces sanglots terribles, aux vétérans de Tacite, qui, au sortir des marais de la Germanie, la poitrine cicatrisée, la tête blanchie, les membres roidis par le service, baisaient les mains de Drusus, et lui mettaient les doigts dans leurs gencives, pour lui faire sentir leurs dents usées, tombées, incapables de mâcher le mauvais pain qu'on leur jetait. «Debout, debout,—vous usez vos heures endormies—dans une indolence désespérée que vous appelez faussement philosophie.—Douze légions vous attendent et ont hâte de vous nommer leur chef.—À force de pénibles marches, en dépit de la chaleur et de la faim,—je les ai conduites patientes—depuis la frontière des Parthes jusqu'au Nil.—Cela vous fera bien de voir leurs faces brûlées du soleil,—leurs joues cicatrisées, leurs mains entamées; il y a de la vertu en eux.—Ils vendront ces membres plus cher—que ces jolis soldats pomponnés là-bas ne voudront les acheter[198].»—Et quand tout est perdu, quand les Égyptiens ont trahi, et qu'il ne s'agit plus que de bien finir: «Il reste encore—trois légions dans la ville. Le dernier assaut—a coupé le reste. Si votre dessein est de mourir,—et à présent je le souhaite,—en voilà assez,—pour faire autour de nous un tas d'ennemis morts,—un bûcher honorable pour nos funérailles.—Choisissez votre mort.—J'ai vu la mort sous tant de formes—que peu m'importe laquelle.—Ma vie à mon âge est un tel haillon, à peine si elle vaut qu'on la donne.—J'aurais souhaité pourtant que nous eussions jeté la nôtre de meilleure grâce,—comme deux lions pris aux rets, avançant la griffe et blessant les chasseurs.»—Antoine le supplie de partir, il refuse; Antoine veut mourir de sa main.—«Non, par le ciel, je ne le veux pas; et ce n'est pas pour vous survivre.»—«Tue-moi d'abord, tu mourras après; sers ton ami, avant toi-même.»—«Alors, donnez-moi la main. Nous nous retrouverons bientôt.» Il embrasse Antoine, tire l'épée, puis s'arrête: «Je ne voudrais pas faire une affaire d'une bagatelle. Pourtant, je ne peux pas vous regarder et vous tuer; je vous prie, tournez votre face.—Soit, et frappe bien, à fond.—À fond, aussi loin que mon épée entrera[199].» Et du coup, lui-même il se tue.—Ce sont là les mœurs tragiques et stoïques de la monarchie militaire, les grandes prodigalités de meurtres et de sacrifices avec lesquelles les hommes de ce monde bouleversé et brisé tuaient et finissaient.—Cet Antoine, pour qui on a tant fait, lui aussi, il a mérité qu'on l'aime; il a été l'un des vaillants sous César, le premier soldat d'avant-garde; la bonté, la générosité palpitent en lui jusqu'au bout; s'il est faible contre une femme, il est fort contre les hommes; il a les muscles, la poitrine, la colère et les bouillonnements d'un combattant; c'est cette chaleur de sang, c'est ce sentiment trop vif de l'honneur qui cause sa perte; il ne sait pas se pardonner sa faute; il n'a pas cette hauteur de génie qui, planant au-dessus des maximes ordinaires, affranchit l'homme des hésitations, des découragements et des remords; il n'est que soldat, il ne peut oublier qu'il a failli à la consigne: «Mon empereur!» lui dit Ventidius.—«Ton empereur! Non, c'est là un nom de victoire! Le soldat victorieux, rouge de blessures qu'il ne sent pas, salue de ce nom son général. Actium, Actium, oh!»—«Vous y pensez trop.»—«Ici, ici, le poids est ici, bloc de plomb pendant le jour; et la nuit, pendant mes courts assoupissements fiévreux, c'est la sorcière qui chevauche mes rêves.»—Enfin, voici de nouveau des armes et des hommes, et une aurore d'espérance. «Combattrons-nous?» dit Ventidius.—«Je te le garantis, mon vieux brave. Tu me verras encore une fois sous ma cuirasse, à la tête de ces vieilles troupes qui ont battu les Parthes, crier: en avant, suivez-moi[200].» Il se croit à la bataille, et déjà sa fougue l'emporte. Ce n'est pas un tel homme qui gouvernera les hommes; on ne maîtrise la fortune qu'après s'être maîtrisé soi-même; celui-ci n'est fait que pour se contredire et se détruire, et pour tourner tour à tour sous l'effort de toutes les passions. Sitôt qu'il croit Cléopatre fidèle, l'honneur, la réputation, l'empire, tout disparaît. «Qu'est-ce que cela, Ventidius? Voilà qui contre-pèse tout le reste.—Eh! nous avons fait plus que vaincre César, à présent.—Non-seulement ma reine est innocente, mais elle m'aime.—M'en aller, où? la quitter! quitter tout ce qu'il y a de parfait!—Donnez, grands Dieux! donnez à votre petit garçon, à votre César,—ce monde, un hochet pour jouer avec,—ce colifichet d'empire. Il est content à bon marché.—Moi, je ne veux pas moins que Cléopatre[NM]!» L'abattement viendra après l'excès; ces sortes d'âmes ne sont trempées que contre la crainte; leur courage n'est que celui du taureau et du lion; il a besoin, pour demeurer entier, du mouvement corporel, du danger visible; c'est le tempérament qui les soutient; devant les grandes douleurs morales, ils s'affaissent. Lorsqu'il se croit trahi, il s'abandonne et ne sait plus que mourir. «Que César arpente seul ce monde; je suis las de mon rôle.—Ma torche est finie, et le monde est devant moi—comme un noir désert à l'approche de la nuit.—Je veux me coucher, ne pas vaguer davantage[201].» De pareils vers font penser aux lugubres rêves d'Othello, de Macbeth, d'Hamlet lui-même; par-dessus le monceau des tirades ronflantes et des personnages en carton peint, il semble que le poëte soit allé toucher l'ancien drame, pour en rapporter le frémissement.

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