Note 138 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE.
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Cette étourderie, cette volubilité, cette jolie corruption, ces façons évaporées et affectées se rassemblent en un portrait le plus brillant, le plus mondain de ce théâtre, celui de mistress Millamant, «une belle dame,» dit la liste des personnages[138]. Elle entre «toutes voiles dehors, l'éventail ouvert,» traînant l'équipage de ses falbalas et de ses rubans, fendant la presse des fats dorés, attifés, en perruques fines, qui papillonnent sur son passage, dédaigneuse et folâtre, spirituelle et moqueuse, jouant avec les galanteries, pétulante, ayant horreur de toute parole grave et de toute action soutenue, ne s'accommodant que du changement et du plaisir. Elle rit des sermons de Mirabell, son prétendant. «N'ayez donc pas cette figure tragique, inflexiblement sage, comme Salomon dans une vieille tapisserie, quand on va couper l'enfant.... Ha! ha! ha! pardonnez-moi, il faut que je rie; ha! ha! ha! quoique je vous accorde que c'est un peu barbare[139].» Elle éclate, puis elle se met en colère, puis elle badine, puis elle chante, puis elle fait des mines. Le décor change à chaque mouvement et à vue. C'est un vrai tourbillon; tout tourne dans sa cervelle comme dans une horloge dont on a cassé le grand ressort. Rien de plus joli que sa façon d'entrer en ménage. «Ah! je ne me marierai jamais que je ne sois sûre d'abord de faire ma volonté et mon plaisir. Écoutez bien, je ne veux pas qu'on me donne de petits noms après que je serai mariée; positivement, je ne veux pas de petits noms.—De petits noms?—Oui, comme ma femme, mon amie, ma chère, ma joie, mon bijou, mon amour, mon cher cœur, et tout ce vilain jargon de familiarité nauséabonde entre mari et femme. Je ne supporterai jamais cela. Bon Mirabell, ne soyons jamais familiers ou tendres. N'allons jamais en visite ensemble, ni au théâtre ensemble. Soyons étrangers l'un pour l'autre et bien élevés; soyons aussi étrangers que si nous étions mariés depuis longtemps, et aussi bien élevés que si nous n'étions pas mariés du tout.... J'aurai la liberté de rendre des visites à qui je voudrai, et d'en recevoir de qui je voudrai, d'écrire et recevoir des lettres, sans que vous m'interrogiez, sans que vous me fassiez la mine. Je viendrai dîner quand il me plaira; je dînerai dans mon boudoir quand je serai de mauvaise humeur, et cela sans donner de raison. Mon cabinet sera inviolable; je serai la seule reine de ma table à thé, vous n'en approcherez jamais sans demander permission d'abord, et enfin, partout où je serai, vous frapperez toujours à la porte avant d'entrer[140].» Le code est complet; j'y voudrais pourtant encore un article, la séparation de biens et de corps; ce serait le vrai mariage mondain, c'est-à-dire le divorce décent. Et je réponds que dans deux ans Mirabell et sa femme y viendront. Au reste tout ce théâtre y aboutit; car remarquez qu'en fait de femmes, d'épouses surtout, je n'en ai présenté que les aspects les plus doux. Il est sombre au fond, amer, et par-dessus tout pernicieux. Il présente le ménage comme une prison, le mariage comme une guerre, la femme comme une révoltée, l'adultère comme une issue, le désordre comme un droit, et l'extravagance comme un plaisir[141]. Une femme comme il faut se couche au matin, se lève à midi, maudit son mari, écoute des gravelures, court les bals, hante les théâtres, déchire les réputations, met chez elle un tripot, emprunte de l'argent, agace les hommes, traîne et accroche son honneur et sa fortune à travers les dettes et les rendez-vous. «Nous sommes aussi perverses que les hommes, dit lady Brute, mais nos vices prennent une autre pente. À cause de notre poltronnerie, nous nous contentons de mordre par derrière, de mentir, de tricher aux cartes, et autres choses pareilles; comme ils ont plus de courage que nous, ils commettent des péchés plus hardis et plus imprudents: ils se querellent, se battent, jurent, boivent, blasphèment, et le reste[142].» Excellent résumé, où les gentlemen sont compris comme les autres! Le monde n'a fait que les munir de phrases correctes et de beaux habits. Ils ont ici, chez Congreve surtout, le style le plus élégant; ils savent surtout donner la main aux dames, les entretenir de nouvelles; ils sont experts dans l'escrime des ripostes et des répliques; ils ne se décontenancent jamais, ils trouvent des tournures pour faire entendre les idées scabreuses; ils discutent fort bien, ils parlent excellemment, ils saluent mieux encore; mais, en somme, ce sont des drôles. Ils sont épicuriens par système, séducteurs par profession. Ils mettent l'immoralité en maximes et raisonnent leur vice. «Donnez-moi, dit l'un d'eux, un homme qui tienne ses cinq sens aiguisés et brillants comme son épée, qui les garde toujours dégainés dans l'ordre convenable, avec toute la portée possible, ayant sa raison comme général, pour les détacher tour à tour sur tout plaisir qui s'offre à propos, et pour ordonner la retraite à la moindre apparence de désavantage et de danger. J'aime une belle maison, mais pourvu qu'elle soit à un autre, et voilà justement comme j'aime une belle femme[143].» Tel séduit de parti pris la femme de son ami; un autre, sous un faux nom, prend la fiancée de son frère. Tel suborne des témoins pour accrocher une dot. Je prie le lecteur d'aller lire lui-même les stratagèmes délicats de Worthy, de Mirabell et des autres. Ce sont des coquins froids qui manient le faux, l'adultère, l'escroquerie en experts. On les présente ici comme des gens de bel air; ce sont les jeunes-premiers, les héros, et comme tels ils obtiennent à la fin les héritières[144]. Il faut voir dans Mirabell, par exemple, ce mélange de corruption et d'élégance; mistress Fainall, son ancienne maîtresse, mariée par lui à un ami commun qui est un misérable, se plaint à lui de cet odieux mariage. Il l'apaise, il la conseille, il lui indique la mesure précise, le vrai biais qui doit accommoder les choses: «Vous devez avoir du dégoût pour votre mari, mais tout juste ce qu'il en faut afin d'avoir du goût pour votre amant[145].» Elle s'écrie avec désespoir: «Pourquoi m'avez-vous fait épouser cet homme?» Il sourit d'un air composé: «Pourquoi commettons-nous tous les jours des actions dangereuses et désagréables? Pour sauver cette idole, la réputation[146].» Comme ce raisonnement est tendre! Peut-on mieux consoler une femme qu'on a jetée dans l'extrême malheur? Et comme l'insinuation qui suit est d'une logique touchante! «Si la familiarité de nos amours avait produit les conséquences que vous redoutiez, sur qui auriez-vous fait tomber le nom de père avec plus d'apparence que sur un mari[147]?» Il insiste en style excellent; écoutez ce dilemme d'un homme de cœur: «Votre mari était juste ce qu'il nous fallait: ni trop vil, ni trop honnête. Un meilleur eût mérité de ne pas être sacrifié à cette occasion; un pire n'aurait pas répondu à notre idée. Quand vous serez lasse de lui, vous savez le remède[148].» C'est ainsi qu'on ménage les sentiments d'une femme, surtout d'une femme qu'on a aimée. Pour comble, ce délicat entretien a pour but de faire entrer la pauvre délaissée dans une intrigue basse qui procurera à Mirabell une jolie femme et une belle dot. Certainement le gentleman sait son monde, on ne saurait mieux que lui employer une ancienne maîtresse. Voilà les personnages cultivés de ce théâtre, aussi malhonnêtes que les personnages incultes: ayant transformé les mauvais instincts en vices réfléchis, la concupiscence en débauche, la brutalité en cynisme, la perversité en dépravation, égoïstes de parti pris, sensuels avec calcul, immoraux de maximes, réduisant les sentiments à l'intérêt, l'honneur aux bienséances, et le bonheur au plaisir.