Note 54 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE.
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Il est un personnage qui montre en abrégé son talent et sa morale, tout composé d'énergie et d'indélicatesse, Manly, le plain dealer, si visiblement son favori, que les contemporains ont donné à l'auteur en surnom le nom de son héros. Manly est peint d'après Alceste, et l'énormité des différences mesure la différence des deux mondes et des deux pays[54]. Il n'est pas gentilhomme de cour, mais capitaine de vaisseau, avec les allures des marins du temps, la casaque tachée de goudron et sentant l'eau-de-vie[55], prompt aux voies de fait et aux jurons sales, appelant les gens chiens et esclaves, et, quand ils lui déplaisent, les jetant à coups de pied dans l'escalier. «Mylord, dit-il à un seigneur avec un grondement de dogue, les gens de votre espèce sont comme les prostituées et les filous, dangereux seulement pour ceux que vous embrassez.» Puis, quand le pauvre homme essaye de lui parler à l'oreille: «Mylord, tout ce que vous m'avez appris en me chuchotant ce que je savais d'avance, c'est que vous avez l'haleine puante; voilà un secret pour votre secret[56].» Quand il est dans le salon d'Olivia avec «ces perroquets bavards, ces singes, ces échos d'hommes,» il vocifère comme sur son gaillard d'arrière: «Silence, bouffons de foire!» et il les prend au collet. «Pas de caquetage, babouins! dehors tout de suite, ou bien[57]....» Et il les met à la porte. Voilà ses façons d'homme sincère.—Il a été ruiné par Olivia qu'il aime et qui le renvoie. La pauvre Fidelia, déguisée en homme et qu'il prend pour un adolescent timide, vient le trouver pendant qu'il ronge sa colère: «Je puis vous servir, monsieur; au pis, j'irais mendier ou voler pour vous.—Bah! encore des vanteries.... Tu dis que tu irais mendier pour moi?—De tout mon cœur, monsieur.—Eh bien! tu iras faire l'entremetteur pour moi?—Comment, monsieur?—Oui, auprès d'Olivia. Va, flatte, mens, agenouille-toi, promets n'importe quoi pour me l'avoir. Je ne peux pas vivre sans l'avoir[58].» Et lorsque Fidelia revient lui disant qu'Olivia l'a embrassée, de force, avec un emportement d'amour: «Son amour!... l'amour d'une prostituée, d'une sorcière! Ah! ah! n'est-ce pas qu'elle embrasse bien, monsieur? Bien sûr, je me figurais que ses lèvres.... Mais je ne dois plus me les figurer. Et pourtant elles sont si belles que je voudrais les baiser encore,—m'y coller,—puis les arracher avec mes dents, les mâcher en morceaux et les cracher à la face de son entreteneur[59]!...» Ces cris de sauvage annoncent des actions de sauvage. Il va la nuit avec Fidelia pour entrer sous son nom chez Olivia, et Fidelia, par jalousie, résiste. Son sang s'émeut alors, un flot de fureur lui monte à la face, et il lui crie tout bas d'une voix sifflante: «Ah! tu es donc mon rival? Eh bien! alors tu vas rester ici et garder la porte à ma place, pendant que j'entre à ta place. Puis, quand je serai dedans, si tu oses bouger de cette planche ou souffler un mot, je lui couperai la gorge, à elle d'abord; et si tu l'aimes, tu ne risqueras pas sa vie. Et la tienne aussi, je sais que la tienne, au moins, tu l'aimes. Pas un mot, où je commence par toi[60]!» Il renverse le mari, autre traître, reprend à Olivia la cassette de bijoux qu'il lui avait donnée, lui en jette quelques-uns, disant «qu'il n'a jamais quitté une fille sans la payer[61],» et donne cette même cassette à Fidelia, qu'il épouse. Toutes ces actions paraissaient alors convenables. Wycherley prenait dans sa dédicace le titre de son héros, Plain dealer; il croyait avoir tracé le portrait d'un franc honnête homme, et s'applaudissait d'avoir donné un bon exemple au public; il n'avait donné que le modèle d'une brute déclarée et énergique. C'est là tout ce qui restait de l'homme dans ce triste monde. Wycherley lui ôtait son manteau mal ajusté de politesse française, et le montrait avec la charpente de ses muscles et l'impudence de sa nudité.