Note 50 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE.
Reading edition
Un don surnage pourtant, la force, qui ne manque jamais dans ce pays, et y donne un tour propre aux vertus comme aux vices. Quand on a écarté les phrases d'auteur tout oratoires et pesamment composées d'après les Français, on aperçoit le vrai talent anglais, le sentiment poignant de la nature et de la vie. Wycherley a ce lucide et hardi regard qui saisit dans une situation les gestes, l'expression physique, le détail sensible, qui fouille jusqu'au fond des crudités et des bassesses, qui atteint, non pas l'homme en général et la passion telle qu'elle doit être, mais l'individu particulier et la passion telle qu'elle est. Il est réaliste, non pas de parti pris, comme nos modernes, mais par nature. Il plaque violemment son plâtre sur la figure grimaçante et bourgeonnée de ses drôles pour nous porter sous les yeux le masque implacable où s'est collée au passage l'empreinte vivante de leur laideur. Il charge ses pièces d'incidents, il multiplie l'action, il pousse la comédie jusqu'aux situations dramatiques; il bouscule ses personnages à travers les coups de main et les violences, il va jusqu'à les fausser pour outrer la satire. Voyez dans Olivia, qu'il copie d'après Célimène, la fougue des passions qu'il manie. Elle peint ses amis comme Célimène[50], mais avec quels outrages! «Milady Automne?—Un vieux carrosse repeint.—Sa fille?—Splendidement laide, une mauvaise croûte dans un cadre riche.—Et la dégoûtante vieille au haut bout de sa table....—Renouvelle la coutume grecque de servir une tête de mort dans les banquets.» Nos nerfs modernes ne supporteraient pas le portrait qu'elle fait de Manly, son amant; celui-ci l'entend par surprise; à l'instant elle se redresse, le raille en face, se déclare mariée, lui dit qu'elle garde les diamants qu'elle a reçus de lui, et le brave. «Mais, lui dit-on, par quel attrait l'aimiez-vous? Qu'est-ce qui avait pu vous donner du goût pour lui?—Ce qui force tout le monde à flatter et à dissimuler, sa bourse; j'avais une vraie passion pour elle[51].» Son impudence est celle d'une courtisane déclarée. Amoureuse dès la première vue de Fidelio, qu'elle prend pour un jeune homme, elle se pend à son cou, «l'étouffe de baisers;» puis dans l'obscurité elle tâtonne pour le trouver en disant: «Où sont tes lèvres?» Il y a une sorte de «férocité» animale dans son amour. Elle renvoie son mari par une comédie improvisée; puis, avec un mouvement de danseuse: «Va-t'en, mon mari, et viens, mon ami. Justement les seaux dans le puits: l'un descendant fait monter l'autre.» Elle éclate d'un rire mordant: «Pourvu qu'ils n'aillent pas comme eux se heurter en route et se casser l'un l'autre[52]!» Surprise en flagrant délit et ayant tout avoué à sa cousine, dès qu'elle entrevoit une espérance de salut, elle revient sur son aveu avec une effronterie d'actrice: «Eh bien! cousine, lui dit l'autre, je le confesse, c'était là de l'hypocrisie raisonnable.—Quelle hypocrisie?—Je veux dire, ce conte que vous avez fait à votre mari; il était permis, puisque c'était pour votre défense.—Quel conte? Je vous prie de savoir que je n'ai jamais fait de conte à mon mari.—Vous ne me comprenez pas, bien sûr: je dis que c'était une bonne manière d'en sortir, et honnête, de faire passer votre galant pour une femme.—Qu'est-ce que vous voulez dire, encore une fois, avec mon galant, et qui est-ce qui a passé pour une femme?—Comment! vous voyez bien que votre mari l'a pris pour une femme!—Qui?—Mon Dieu! mais l'homme qu'il a trouvé avec vous!—Seigneur! vous êtes folle à coup sûr.—Oh! ce jeu-là est trop insipide, Il en est blessant.—Et se jouer de mon honneur est encore plus blessant.—Quelle impudence admirable!—De l'impudence, moi! à moi un tel langage! Oh bien! je ne reverrai plus votre visage. Lettice, où êtes-vous? Venez, laissons là cette méchante femme médisante.—Un mot d'abord, madame, je vous prie; pourriez-vous jurer que votre mari ne vous a pas trouvée avec...—Jurer! Oui, que quiconque est monté dans ma chambre, inconnu, dans l'obscurité, homme ou femme, je ne le connais pas, et par le ciel, et par tout ce qui est bon; et si je meurs, puissé-je n'avoir jamais une seule joie dans ce monde ni dans l'autre! Oui, et je veux être éternellement...—Damnée! et vous l'êtes; mais vous n'avez plus besoin de vous parjurer: autant jouer franc jeu.—Ô horrible! horrible avis! Sortons, ne l'entendons pas; viens, Lettice, elle nous corromprait[53].» Voilà de la verve, et si j'osais conter les audaces et les vérifications de l'action nocturne, on verrait que Mme Marneffe a une sœur et Balzac un devancier.