Note 40 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE.
Reading edition
Qu'on puisse oser beaucoup dans un roman, on le comprend. C'est une œuvre de psychologie, voisine de la critique et de l'histoire, ayant des libertés presque égales, parce qu'elle contribue presque également à exposer l'anatomie du cœur[40]. Il faut bien qu'on puisse représenter les maladies morales, surtout lorsqu'on le fait pour compléter la science, froidement, exactement, et en style de dissection. Un tel livre de sa nature est abstrait: il se lit dans un cabinet, sous la lampe. Mais transportez-le sur le théâtre, empirez ces scènes d'alcôve, réchauffez-les par des scènes de mauvais lieux, donnez-leur un corps par les gestes et les paroles vibrantes des actrices; que les yeux et tous les sens s'en remplissent, non pas les yeux d'un spectateur isolé, mais ceux de mille hommes et femmes confondus dans le parterre, irrités par l'intérêt de la fable, par la précision de l'imitation littérale, par le ruissellement des lumières, par le bruit des applaudissements, par la contagion des impressions qui courent comme un frisson dans tous les nerfs excités et tendus! Voilà le spectacle qu'a fourni Wycherley et qu'a goûté cette cour. Est-il possible qu'un public, et un public de choix, soit venu écouter de pareilles scènes? Dans l'Amour au bois, à travers les complications des rendez-vous nocturnes et des viols acceptés ou commencés, on voit un bel esprit, Dapperwitt, qui veut vendre Lucy, sa maîtresse, à un beau gentilhomme du temps, Ranger. Il la vante, avec quels détails! Il frappe à sa porte; l'acheteur cependant s'impatiente et le traite comme un nègre. La mère ouvre, veut vendre Lucy pour elle-même et à son profit, les injurie et les renvoie. On amène alors un vieil usurier puritain et hypocrite, Gripe, qui d'abord ne veut pas financer. «Payez donc à dîner!» Il donne un groat pour un gâteau et de l'ale[41]. L'entremetteuse se récrie, il lâche une couronne. «Mais pour les rubans, les pendants d'oreille, les bas, les gants, la dentelle et tout ce qu'il faut à la pauvre petite?» Il se débat.—Allons! une demi-guinée.—«Une demi-guinée!» dit la vieille.—«Je t'en prie, va-t'en; prends l'autre guinée aussi, deux guinées, trois guinées, cinq; voilà, c'est tout ce que j'ai.—Il me faut aussi ce grand anneau à cachet, ou je ne bouge pas[42]!» Elle s'en va enfin, ayant tout extorqué, et Lucy fait l'innocente, semble croire que Gripe est un maître à danser, et lui demande sa leçon. Ici quelles scènes et quelles équivoques! Enfin elle crie, la mère et des gens apostés enfoncent la porte; Gripe est pris au piége, on le menace d'appeler le constable, on lui escroque cinq cents livres sterling.—Faut-il conter le sujet de l'Épouse campagnarde? On a beau glisser, on appuie trop. Horner, gentilhomme qui revient de France, répand le bruit qu'il ne peut plus faire tort aux maris. Vous devinez ce qu'entre les mains de Wycherley une pareille donnée peut fournir, et il en tire tout ce qu'elle contient. Les femmes causent de son état, et devant lui; elles se font détromper par lui, et s'en vantent. Il y en a trois qui viennent chez lui, font ripaille, boivent, chantent, et quelles chansons! C'est le débordement de l'orgie qui triomphe, se décerne elle-même la couronne et s'étale en maximes. «Notre vertu, dit l'une d'elles, est comme la conscience de l'homme d'État, la parole du quaker, le serment du joueur, l'honneur du grand seigneur: rien qu'une grimace pour duper ceux qui se fient à nous.» À la dernière scène, les soupçons éveillés se calment sur une nouvelle déclaration de Horner. Tous les mariages sont salis, et ce carnaval finit par une danse des maris trompés. Pour comble, Horner propose au public son exemple, et l'actrice qui vient dire l'épilogue achève l'ignominie de la pièce en avertissant les faux galants qu'ils aient à se bien tenir, et que s'ils peuvent duper les hommes, «ce n'est pas aux femmes qu'on en peut donner à garder[43].»