Note 406 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE.
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Une telle faculté occupe tout l'homme, et si l'on redescend dans l'examen des agréments littéraires, on l'aperçoit ici-bas comme en haut. Rien de plus varié, de plus riche, chez Addison, que les tours et la mise en scène. La plus sèche morale se transforme sous sa main en peintures et en récits. Ce sont des lettres de toutes sortes de personnages, ecclésiastiques, gens du peuple, hommes du monde, qui chacun gardent leur style et déguisent le conseil sous l'apparence d'un petit roman. C'est un ambassadeur de Bantam qui raille, à la façon de Montesquieu, les mensonges de la politesse européenne. Ce sont des contes grecs ou orientaux, des voyages imaginaires, la vision d'un voyant écossais, les Mémoires d'un rebelle, l'histoire des fourmis, les métamorphoses d'un singe, le journal d'un oisif, une promenade à Westminster, la généalogie de l'humour, les statuts des clubs ridicules; bref une abondance intarissable de fictions agréables ou solides. Les plus nombreuses sont des allégories. On sent qu'il se plaît dans ce monde magnifique et fantastique; c'est une sorte d'opéra qu'il se donne; ses yeux ont besoin de contempler des couleurs. En voici une sur les religions, bien protestante, mais aussi éclatante qu'ingénieuse: l'agrément là-bas ne consiste point, comme chez nous, dans la vivacité et la variété des tons, mais dans la splendeur et la justesse de l'invention. «La figure du milieu, qui attira d'abord les yeux de tout le monde, et qui était beaucoup plus grande que les autres, était une matrone habillée comme une dame noble et âgée du temps de la reine Élisabeth. On remarquait surtout dans son habillement le chapeau avec une couronne en clocher[406], l'écharpe plus sombre que la martre, et le tablier de linon, plus blanc que l'hermine. Sa robe était du plus riche velours noir, et, juste à l'endroit du cœur, garnie de larges diamants d'un prix inestimable disposés en forme de croix. Son maintien respirait la dignité et la sérénité riante, et, quoique avancée en âge, son visage montrait tant d'animation et de vivacité, qu'elle paraissait à la fois âgée et immortelle. À sa vue, je sentis mon cœur touché de tant d'amour et de vénération, que les larmes coulèrent sur mes joues, et plus je la regardais, plus mon cœur se fondait en sentiments de tendresse et d'obéissance filiale.—À sa droite était assise une femme si couverte d'ornements que sa personne, son visage et ses mains en étaient presque entièrement cachés. Le peu qu'on pouvait voir de sa figure était fardé, et, ce qui me parut fort singulier, on y démêlait des sortes de rides artificielles.... Sa coiffure s'élevait fort haut par trois étages ou degrés distincts; ses vêtements étaient bigarrés de mille couleurs et brodés de croix en or, en argent, en soie. Elle n'avait rien sur elle, pas même un gant ou une pantoufle qui ne fût marqué de ce signe; bien plus, elle en paraissait si superstitieusement éprise, qu'elle était assise les jambes croisées.... Un peu plus loin était la figure d'un homme qui regardait avec des yeux pleins d'horreur un bassin d'argent rempli d'eau. Comme j'observais dans son maintien quelque chose qui ressemblait à la folie, j'imaginai d'abord qu'il était là pour représenter cette sorte de démence que les médecins appellent hydrophobie; mais m'étant rappelé le but du spectacle, je revins à moi à l'instant, et conclus que c'était l'Anabaptisme[407].» C'est au lecteur de deviner ce que représentaient ces deux premières figures. Elles plairont plus à un anglican qu'à un catholique; mais je crois qu'un catholique lui-même ne pourra s'empêcher de reconnaître l'abondance et la vivacité de la fiction.