Note 399 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE.
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Encore faut-il songer que nous sommes ici en Angleterre, et que bien des choses n'y sont point agréables à un Français. C'est en France que l'âge classique a rencontré sa perfection; de sorte que, comparés à lui, ceux des autres pays manquent un peu de fini. Addison, si élégant chez lui, ne l'est point tout à fait pour nous. Auprès de Tillotson, c'est le plus charmant homme du monde. Auprès de Montesquieu, il n'est qu'à demi poli. Sa conversation n'est pas assez vive; les promptes allures, les faciles changements de ton, le sourire aisé, vite effacé et vite repris, ne s'y rencontrent guère. Il se traîne en phrases longues et trop uniformes; sa période est trop carrée; on pourrait l'alléger de tout un bagage de mots inutiles. Il annonce ce qu'il va dire, il marque les divisions et les subdivisions, il cite du latin, même du grec; il étale et allonge indéfiniment l'enduit utile et pâteux de sa morale. Il ne craint pas d'être ennuyeux. C'est que devant des Anglais cela n'est pas à craindre. Des gens qui aiment les sermons démonstratifs longs de trois heures ne sont point difficiles en fait d'amusement. Souvenez-vous que là-bas les femmes vont par plaisir aux meetings et se divertissent à écouter pendant une demi-journée des discours sur l'ivrognerie ou sur l'échelle mobile; ces patientes personnes n'exigent point que la conversation soit toujours alerte et piquante. Par suite, elles peuvent souffrir une politesse moins fine et des compliments moins déguisés. Quand Addison les salue, ce qui lui arrive souvent, c'est d'un air grave, et sa révérence est toujours accompagnée d'un avertissement; voyez ce mot sur les toilettes trop éclatantes: «Je contemplai ce petit groupe bigarré avec autant de plaisir qu'une planche de tulipes, et je me demandai d'abord si ce n'était pas une ambassade de reines indiennes; mais, les ayant regardées de face, je me détrompai à l'instant et je vis tant de beauté dans chaque visage que je les reconnus pour anglais; nul autre pays n'eût pu produire de telles joues, de telles lèvres et de tels yeux[399].» Dans cette raillerie discrète, tempérée par une admiration presque officielle, vous apercevez la manière anglaise de traiter les femmes; l'homme, vis-à-vis d'elles, est toujours un prédicateur laïque; elles sont pour lui des enfants charmants ou des ménagères utiles, jamais des reines de salon ou des égales comme chez nous. Quand Addison veut ramener les dames légitimistes au parti protestant, il les traite presque en petites filles à qui on promet, si elles veulent être sages, de leur rendre leur poupée ou leur gâteau[400]. «Elles devraient réfléchir aux grandes souffrances et aux persécutions auxquelles elles s'exposent par l'opiniâtreté de leur conduite. Elles ne sont plus élues dans les clubs quand on nomme les belles dont on boit la santé; elles sont obligées par leurs principes de se coller une mouche sur le côté du front où cela va le plus mal; elles se condamnent à perdre les toilettes du jour de naissance; il ne leur sert de rien qu'il y ait une armée et tant de jeunes gens porteurs de chapeaux à plumes; elles sont forcées de vivre à la campagne et de nourrir leurs poulets, juste dans le temps où elles auraient pu se montrer à la cour et étaler une robe de brocart, si elles voulaient se bien conduire.... Un homme est choqué de voir un beau sein soulevé par une rage politique qui est déplaisante même dans un sexe plus rude et plus âpre.... Et cependant nous avons souvent le chagrin de voir un corset près d'être rompu par l'effort d'une colère séditieuse, et d'entendre les passions les plus viriles exprimées par les plus douces voix....» Mais, heureusement, ce chagrin est rare; «là où croissent un grand nombre de fleurs, la terre de loin en semble couverte; on est obligé d'avancer et d'entrer, avant de distinguer le petit nombre de mauvaises herbes qui ont poussé dans ce bel assemblage de couleurs.» Cette galanterie est trop posée; on est un peu choqué de voir une femme touchée de si près par des mains si réfléchies. C'est de l'urbanité de moraliste; il a beau être bien élevé, il n'est point tout à fait aimable, et, si nous devons aller prendre de lui des leçons de pédagogie et de conduite, il pourra venir chercher près de nous des modèles de savoir-vivre et de conversation.