Note 392 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE.
Reading edition
Que d'art il faut pour plaire! D'abord l'art de se faire entendre, du premier coup, toujours, jusqu'au fond, sans peine pour le lecteur, sans réflexion, sans attention! Figurez-vous des hommes du monde qui lisent une page entre deux bouchées de gâteau[392], des dames qui interrompent une phrase pour demander l'heure du bal: trois mots spéciaux ou savants leur feraient jeter le journal. Ils ne veulent que des termes clairs, de l'usage commun, où l'esprit entre de prime-saut comme dans les sentiers de la causerie ordinaire; en effet, pour eux, la lecture n'est qu'une causerie et meilleure que l'autre. Car le monde choisi raffine le langage. Il ne souffre point les hasards ni les à-peu-près de l'improvisation et de l'inexpérience. Il exige la science du style comme la science des façons. Il veut des mots exacts qui expriment les fines nuances de la pensée, et des mots mesurés qui écartent les impressions choquantes ou extrêmes. Il souhaite des phrases développées qui, lui présentant la même idée sous plusieurs faces, l'impriment aisément dans son esprit distrait. Il demande des alliances de mots qui, présentant une idée connue sous une forme piquante, l'enfoncent vivement dans son imagination distraite. Addison lui donne tout ce qu'il désire; ses écrits sont la pure source du style classique; jamais en Angleterre on n'a parlé de meilleur ton. Les ornements y abondent, et jamais la rhétorique n'y a part. Partout de justes oppositions qui ne servent qu'à la clarté et ne sont point trop prolongées; d'heureuses expressions aisément trouvées qui donnent aux choses un tour ingénieux et nouveau; des périodes harmonieuses où les sons coulent les uns dans les autres avec la diversité et la douceur d'un ruisseau calme; une veine féconde d'inventions et d'images où luit la plus aimable ironie. Pardonnez au traducteur qui essaye d'en donner un exemple dans cette moqueuse peinture du poëte et de ses libertés: «Il n'est pas contraint d'accompagner la Nature dans la lente démarche qui la mène d'une saison à l'autre, ou de suivre sa conduite dans la production successive des plantes et des fleurs. Il peut accumuler dans sa description toutes les beautés du printemps et de l'automne, et, pour être plus agréable, mettre tous les mois à contribution. Ses rosiers, ses chèvrefeuilles, ses jasmins fleuriront ensemble, et ses plates-bandes se couvriront en même temps d'amarantes, de violettes et de lis. Chez lui le sol n'est point réduit à certaines sortes de plantes; il convient également au chêne et au myrte, et s'accommode de lui-même aux produits de tous les climats. Ses orangers peuvent y croître sauvages; il y aura des myrtes dans chaque haie; s'il trouve bon d'avoir un bosquet d'aromates, il se procurera en un moment assez de soleil pour le voir lever. Si tout cela n'est point assez pour lui arranger un paysage agréable, il peut faire des espèces de fleurs nouvelles, aux parfums plus riches, aux couleurs plus puissantes que toutes celles qui croissent dans les jardins de la nature. Ses concerts d'oiseaux peuvent être aussi riches et aussi harmonieux, ses bois aussi épais et aussi sombres qu'il le désire. Une vaste perspective lui coûte aussi peu qu'une petite; il peut aussi aisément lancer ses cascades sur un précipice haut d'un demi-mille que sur un rocher de dix toises. Il a les vents à son choix, et peut conduire les cours sinueux de ses rivières par tous les détours variés qui charmeront le mieux l'imagination du lecteur[393].» Je trouve qu'Addison profite ici des droits qu'il accorde, et s'amuse, en nous expliquant comment on peut nous amuser. Tel est le ton charmant du monde. En lisant ces essais, on l'imagine encore plus aimable qu'il n'est; nulle prétention; jamais d'efforts; des ménagements infinis qu'on emploie sans le vouloir et qu'on obtient sans les demander; le don d'être enjoué et agréable; un badinage fin, des railleries sans aigreur, une gaieté soutenue; l'art de prendre en toute chose la fleur la plus épanouie et la plus fraîche, et de la respirer sans la froisser ni la ternir; la science, la politique, l'expérience, la morale apportant leurs plus beaux fruits, les parant, les offrant au moment choisi, promptes à se retirer dès que la conversation les a goûtés et avant qu'elle ne s'en lasse; les dames placées au premier rang[394], arbitres des délicatesses, entourées d'hommages, achevant la politesse des hommes et l'éclat du monde par l'attrait de leurs toilettes, la finesse de leur esprit et la grâce de leurs sourires: voilà le spectacle intérieur où l'écrivain s'est formé et s'est complu.