Note 366 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE.
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Sa politesse a reçu de son caractère un tour et un charme singulier. Elle n'était pas extérieure, simplement voulue et officielle; elle venait du fond même. Il était doux et bon, d'une sensibilité fine, timide même jusqu'à rester muet et paraître lourd en nombreuse compagnie ou devant des étrangers, ne retrouvant sa verve que devant des amis intimes, et disant même qu'on ne peut bien causer, sinon à deux. Il ne pouvait souffrir la discussion âpre; quand l'adversaire était intraitable, il faisait semblant de l'approuver, et, pour toute punition, l'enfonçait discrètement dans sa sottise. Il s'écartait volontiers des contestations politiques; invité à les aborder dans son Spectator, il s'enfermait dans les matières inoffensives et générales qui peuvent intéresser tout le monde sans choquer personne. Il eût souffert de faire souffrir autrui. Quoique whig très-décidé et très-fidèle, il resta modéré dans la polémique, et dans un temps où les vainqueurs tâchaient légalement d'assassiner ou de ruiner les vaincus, il se borna à montrer les fautes de raisonnement que faisaient les tories ou à railler courtoisement leurs préjugés. À Dublin, il alla le premier serrer la main de Swift, son grand adversaire tombé. Insulté aigrement par Dennis et par Pope, il refusa d'employer contre eux son crédit ou son esprit, et jusqu'au bout loua Pope. Rien de plus touchant, quand on a lu sa vie, que son Essai sur la bonté; on voit que sans s'en douter il parle de lui-même. «Les plus grands esprits, dit-il, que j'ai rencontrés étaient des hommes éminents par leur humanité. Il n'y a point de société ni de conversation qui puisse subsister dans le monde sans bonté ou quelque autre chose qui en ait l'apparence et en tienne la place; pour cette raison, les hommes ont été forcés d'inventer une sorte de bienveillance qui est ce que nous désignons par le mot d'urbanité.» Il vient ici d'expliquer involontairement sa grâce et son succès. Quelques lignes plus loin il ajoute: «La bonté naît avec nous; mais la santé, la prospérité et les bons traitements que nous recevons du monde contribuent beaucoup à l'entretenir[366].» C'est encore lui-même qu'il dévoile ici: il fut très-heureux, et son bonheur se répandit tout autour de lui en sentiments affectueux, en ménagements soutenus, en gaieté sereine. Dès le collége il est célèbre; ses vers latins lui donnent une place de fellow à Oxford; il y passe dix ans parmi des amusements graves et des études qui lui plaisent. Dès vingt-deux ans, Dryden, le prince de la littérature, le loue magnifiquement. Au sortir d'Oxford, les ministres lui font une pension de trois cents guinées pour achever son éducation et le préparer au service du public. Au retour de ses voyages, son poëme sur Blenheim le place au premier rang des whigs. Il devient député, secrétaire en chef dans le gouvernement d'Irlande, sous-secrétaire d'État, ministre. Les haines des partis l'épargnent; dans la défaite universelle des whigs, il est réélu au Parlement; dans la guerre furieuse des whigs et des tories, whigs et tories s'assemblent pour applaudir sa tragédie de Caton; les plus cruels pamphlétaires le respectent; son honnêteté, son talent, semblent élevés d'un commun accord au-dessus des contestations. Il vit dans l'abondance, l'activité et les honneurs, sagement et utilement, parmi les admirations assidues et les affections soutenues d'amis savants et distingués qui ne peuvent se rassasier de sa conversation, parmi les applaudissements de tous les hommes vertueux et de tous les esprits cultivés de l'Angleterre. Si deux fois la chute de son parti semble abattre ou retarder sa fortune, il se tient debout sans beaucoup d'effort, par réflexion et sang-froid, préparé aux événements, acceptant la médiocrité, assis dans une tranquillité naturelle et acquise, s'accommodant aux hommes sans leur céder, respectueux envers les grands sans s'abaisser, exempt de révolte secrète et de souffrance intérieure. Ce sont là les sources de son talent; y en a-t-il de plus pures et de plus belles? y a-t-il quelque chose de plus engageant que la politesse et l'élégance du monde, sans la verve factice et les mensonges complimenteurs du monde? Et chercherez-vous un entretien plus aimable que celui d'un homme heureux et bon, dont le savoir, le goût, l'esprit ne s'emploient que pour vous donner du plaisir?