Note 359 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE.
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Au sortir de l'Université, il voyagea longuement dans les deux pays les plus polis du monde, la France et l'Italie. Il vit à Paris, chez son ambassadeur, cette régulière et brillante société qui donna le ton à l'Europe; il visita Boileau, Malebranche, contempla avec une curiosité un peu malicieuse les révérences des dames fardées et maniérées de Versailles, la grâce et les civilités presque fades des gentilshommes beaux parleurs et beaux danseurs. Il s'égaya de nos façons complimenteuses, et remarqua que chez nous un tailleur et un cordonnier en s'abordant se félicitaient de l'honneur qu'ils avaient de se saluer. En Italie, il admira les œuvres d'art et les loua dans une épitre[359], dont l'enthousiasme est un peu froid, mais fort bien écrit[360]. Vous voyez qu'il eut la culture fine qu'on donne aujourd'hui aux jeunes gens du meilleur monde. Et ce ne furent point des amusements de badauds ou des tracasseries d'auberge qui l'occupèrent. Ses chers poëtes latins le suivaient partout; il les avait relus avant de partir; il récitait leurs vers dans les lieux dont ils font mention. «Je dois avouer, dit-il, qu'un des principaux agréments que j'ai rencontrés dans mon voyage a été d'examiner les diverses descriptions en quelque sorte sur les lieux, de comparer la figure naturelle de la contrée avec les paysages que les poëtes nous en ont tracés[361].» Ce sont les plaisirs d'un gourmet en littérature; rien de plus littéraire et de moins pédant que le récit qu'il en écrivit au retour[362]. Bientôt cette curiosité raffinée et délicate le conduisit aux médailles. «Il y a une parenté, dit-il, entre elles et la poésie,» car elles servent à commenter les anciens auteurs; telle effigie des Grâces rend visible un vers d'Horace. Et à ce sujet il écrivit un fort agréable dialogue, choisissant pour personnages des gens bien élevés, «versés dans les parties les plus polies du savoir, et qui avaient voyagé dans les contrées les plus civilisées de l'Europe.» Il mit la scène «sur les bords de la Tamise, parmi les fraîches brises qui s'élèvent de la rivière et l'aimable mélange d'ombrages et de sources dont tout le pays abonde[363];» puis, avec une gaieté tempérée et douce, il s'y moqua des pédants, qui consument leur vie à disserter sur la toge ou la chaussure romaine, mais indiqua en homme de goût et d'esprit les services que les médailles peuvent rendre à l'histoire et aux beaux-arts. Y eut-il jamais une meilleure éducation pour un lettré homme du monde? Depuis longtemps déjà il aboutissait à la poésie du monde, je veux dire aux vers corrects de commande et de compliment. Dans toute société polie on recherche l'ornement de la pensée; on lui veut de beaux habits rares, brillants, qui la distinguent des pensées vulgaires, et pour cela on lui impose la rime, la mesure, l'expression noble; on lui compose un magasin de termes choisis, de métaphores vérifiées, d'images convenues qui sont comme une garde-robe aristocratique dont elle doit s'empêtrer et se parer. Les gens d'esprit y sont tenus d'y faire des vers et dans un certain style, comme les autres y sont tenus d'y étaler des dentelles et sur certain patron. Addison revêtit ce costume et le porta avec correction et avec aisance, passant sans difficulté d'une habitude à une habitude semblable et des vers latins aux vers anglais. Son principal morceau, la Campagne[364], est un excellent modèle de style convenable et classique. Chaque vers est plein, achevé en lui-même, muni d'une antithèse habile, ou d'une bonne épithète, ou d'une figure abréviative. Les pays y ont leur nom noble: l'Italie s'appelle l'Ausonie, la mer Noire s'appelle la mer Scythique; il y a des montagnes de morts et un fracas d'éloquence autorisé par Lucien; il y a de jolis tours d'adresse oratoire imités d'Ovide; les canons sont désignés par des périphrases poétiques comme plus tard dans Delille[365]. Le poëme est une amplification officielle et décorative semblable à celle que Voltaire arrangea plus tard sur la victoire de Fontenoy. Addison fit mieux encore: il composa un opéra, une comédie, une tragédie fort admirée sur la mort de Caton. Ces exercices furent partout, au siècle dernier, un brevet d'entrée dans le beau style et dans le beau monde. Au sortir du collége, un jeune homme, du temps de Voltaire, devait faire sa tragédie, comme aujourd'hui il doit écrire un article d'économie politique; c'était la preuve alors qu'il pouvait causer avec les dames, comme c'est la preuve aujourd'hui qu'il peut raisonner avec les hommes. Il apprenait l'art d'égayer, de toucher, de parler d'amour; il sortait ainsi des études arides ou spéciales; il savait choisir parmi les événements et les sentiments ceux qui peuvent intéresser ou plaire; il était capable de tenir sa place dans la bonne compagnie, d'y être quelquefois agréable, de n'y être jamais choquant. Telle est la culture que ces ouvrages ont donnée à Addison; peu importe qu'ils soient médiocres. Il y a manié les passions, le comique; il a trouvé dans son opéra quelques peintures vives et riantes, dans sa tragédie quelques accents nobles ou attendrissants; il est sorti du raisonnement et de la dissertation pure; il s'est acquis l'art de rendre la morale sensible et la vérité parlante; il a su donner une physionomie aux idées, et une physionomie attachante. Ainsi s'est formé l'écrivain achevé, au contact de l'urbanité antique et moderne, étrangère et nationale, par le spectacle des beaux-arts, la pratique du monde et l'étude du style, par le choix continu et délicat de tout ce qu'il y a d'agréable dans les choses et dans les hommes, dans la vie et dans l'art.