Note 434 — LIVRE IV
Reading edition
La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les lettres de son amante, il y répond avec méthode et par chapitres. Il intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou bien: «À sa chère sœur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa sœur; à Abailard, Héloïse[434]!» La passion lui arrache des mots qui sortent tout à fait de la réserve religieuse du XIIe siècle: «Dans toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux[435].» Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre le voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus grand des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il que l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre? C'est mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins, accepte cette immolation volontaire[436]!»