Note (retour) — TROISIÈME PARTIE.
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Ces préoccupations le retinrent pendant tout le cours de l'année 792 dans le voisinage de la Hunnie, contre laquelle il méditait, à tout événement, un nouveau plan de campagne. Ce demi-barbare devinait la civilisation dans un siècle qui n'en connaissait plus que les ruines. Le canal de Drusus, celui de Corbulon, creusé jadis entre la Meuse et le Rhin, et l'entreprise de Lucius Vetus pour joindre la Moselle à la Saône, lui inspirèrent une des plus grandes idées qui aient traversé la tête d'un chef de gouvernement. Le rapprochement topographique du Rhin et du Danube, qui, voisins par leurs sources, le sont encore plus par leurs affluents, lui fit concevoir la possibilité de les réunir au moyen d'un canal. Dans ce projet, sans doute, les besoins de la guerre furent les premiers à frapper son imagination; il se représenta d'abord les flottes de la Frise convoyant ses troupes et ses approvisionnements, sans interruption, des bords du Rhin à ceux de la Theïsse; mais il entrevit aussi tout l'avantage qu'en retirerait le commerce, pour la gloire et la prospérité de son empire, quand la France enverrait par des fleuves français ses navires dans la mer Noire, pour en rapporter à Ratisbonne, à Mayence, à Cologne, les trésors de Golconde ou les merveilles féeriques de la Perse. Sous l'aiguillon de ces vagues pensées, ou plutôt de ces instincts de civilisation, Charlemagne se mit à l'œuvre sans délai. Nous dirions en langage administratif moderne qu'il fit venir ses ingénieurs pour leur demander un plan de jonction des deux fleuves, et que ceux-ci mirent le plan à l'étude: ces formules rendraient exactement ce qui se passa alors. «Ceux qui avaient la connaissance des choses de ce genre, comme s'expriment les contemporains, lui exposèrent que la Rednitz, qui se jette dans le Mein, par lequel elle communique avec le Rhin à Mayence, et l'Almona (aujourd'hui l'Altmühl), qui tombe dans le Danube au-dessus de Ratisbonne, pouvaient être réunies par un canal de six mille pas de longueur et capable de recevoir de grands navires324.» En effet ces deux affluents, l'un direct, l'autre indirect du Danube et du Rhin, descendus tous deux de la chaîne du Steigerwald, se rapprochent dans leurs sinuosités à la distance de six milles seulement, dans un pays plat et marécageux. Charlemagne voulut qu'on y creusât un canal de trois cents pieds de largeur et d'un tirant d'eau suffisant pour tous les besoins des flottes. Lui-même s'établit sur les lieux avec des ouvriers tirés de l'armée, et le travail commença. On en avait déjà fait le tiers, quand les pluies d'automne, arrivées plus fortes que de coutume, noyèrent ce pays, naturellement humide. La tranchée se remplissait d'eau toutes les nuits, les talus détrempés s'affaissaient: c'était chaque jour nouveau travail, et le soldat, toujours plongé dans la boue, éprouvait des fatigues inouïes. Bientôt la maladie se mit dans ses rangs. Des plaintes s'élevèrent de toutes parts contre une entreprise dont on ne comprenait pas la grandeur, et Charles vaincu dut céder aux obstacles de la nature et aux murmures des hommes; il abandonna le projet. Une vieille tradition rapporte qu'il fut amené à cette résolution par des fantômes et des apparitions diaboliques qui effrayaient la nuit les travailleurs et l'épouvantèrent lui-même325. Ces fantômes, ces lémures qui firent reculer sa forte volonté, ce furent probablement les préjugés de l'ignorance contre lesquels les inspirations du génie se brisent quand elles sont prématurées. Il ne reprit plus son canal inachevé, et se contenta de faire construire plusieurs ponts de bateaux, tant sur le Danube que sur les rivières affluentes qu'il aurait besoin de passer dans une seconde campagne326.