Note 29 — V ANDRÉ GIDE
Reading edition
"Trop de jour, rhétorique, le mot plus gros que la pensée", lit-on déjà dans les Cahiers d'André Walter, (p. 211). Si dans le rapprochement de ces mots l'on consent à voir une définition de la rhétorique, et si l'on accepte cette définition, il faudra convenir qu'il n'y eut jamais dans toute la littérature d'écrivain moins rhéteur que Gide. Nul ne pousse plus loin que lui la crainte de laisser l'expression dépasser son objet; tout ce qui ajoute à la vérité l'offusque, toute amplification du sentiment lui est insupportable. Cette haine de l'exagération l'entraîne peut-être parfois à trop de méfiance: dès qu'un enthousiasme ne choisit plus ses mots, il en suspecte la sincérité. C'est pourquoi les grandes passions populaires, générales, avec leurs cris et leurs acclamations grossières le trouvent sceptique. Il leur reproche mentalement de ne pas connaître avec exactitude leur degré. Gide est délibérément privé; on ne l'interprète avec justice qu'en l'acceptant distingué de la foule. Il ne met à se séparer d'elle aucune dédaigneuse affectation, mais il est tout fait pour vivre à part d'elle; ce n'est que dans le monde des individus qu'il peut employer convenablement ses forces; là seulement où tout est particulier, il peut faire jouer l'exquise justesse, le sens des importances relatives, le discernement défini qui sont ses meilleures vertus.