Note (retour) — OEUVRES DE DESCARTES.
Reading edition
Appuyé de ce principe, et sûr de sa marche, Descartes passe à l'analyse de son âme. Il a remarqué que, dans son doute, l'étendue, la figure et le mouvement s'anéantissoient pour lui. Sa pensée seule demeuroit; seule elle restoit immuablement attachée à son être, sans qu'il lui fût possible de l'en séparer. Il peut donc concevoir distinctement que sa pensée existe, sans que rien n'existe autour de lui. L'âme se conçoit donc sans le corps. De là naît la distinction de l'être pensant et de l'être matériel. Pour juger de la nature des deux substances, Descartes cherche une propriété générale dont toutes les autres dépendent: c'est l'étendue dans la matière; dans l'âme, c'est la pensée. De l'étendue naissent la figure et le mouvement; de la pensée naît la faculté de sentir, de vouloir, d'imaginer. L'étendue est divisible de sa nature; la pensée, simple et indivisible. Comment ce qui est simple appartiendroit-il à un être composé de parties? comment des milliers d'éléments, qui forment un corps, pourroient-ils former une perception ou un jugement unique? Cependant il existe une chaîne secrète entre l'âme et le corps. L'âme n'est-elle que semblable au pilote qui dirige le vaisseau? Non; elle fait un tout avec le vaisseau qu'elle gouverne. C'est donc de l'étroite correspondance qui est entre les mouvements de l'un et les sensations ou pensées de l'autre, que dépend la liaison de ces deux principes si divisés et si unis15. C'est ainsi que Descartes tourne autour de son être, et examine tout ce qui le compose. Nourri d'idées intellectuelles, et détaché de ses sens, c'est son âme qui le frappe le plus. Voici une pensée faite pour étonner le peuple, mais que le philosophe concevra sans peine. Descartes est plus sûr de l'existence de son âme que de celle de son corps. En effet, que sont toutes les sensations, sinon un avertissement éternel pour l'âme qu'elle existe? Peut-elle sortir hors d'elle-même sans y rentrer à chaque instant par la pensée? Quand je parcoure tous les objets de l'univers, ce n'est jamais que ma pensée que j'aperçois. Mais comment cette âme franchit-elle l'intervalle immense qui est entre elle et la matière? Ici Descartes reprend son analyse et le fil de sa méthode. Pour juger s'il existe des corps, il consulte d'abord ses idées. Il trouve dans son âme les idées générales d'étendue, de grandeur, de figure, de situation, de mouvement, et une foule de perceptions particulières. Ces idées lui apprennent bien l'existence de la matière, comme objet mathématique, mais ne lui disent rien de son existence physique et réelle. Il interroge ensuite son imagination. Elle lui offre une suite de tableaux où des corps sont représentés; sans doute l'original de ces tableaux existe, mais ce n'est encore qu'une probabilité. Il remonte jusqu'à ses sens. Ce sont eux qui font la communication de l'âme et de l'univers; ou plutôt ce sont eux qui créent l'univers pour l'âme. Ils lui portent chaque portion du monde en détail; par une métamorphose rapide, la sensation devient idée, et l'âme voit dans cette idée, comme dans un miroir, le monde qui est hors d'elle. Les sens sont donc les messagers de l'âme. Mais quelle foi peut-elle ajouter à leur rapport? Souvent ce rapport la trompe. Descartes remonte alors jusqu'à Dieu. D'un côté, la véracité de l'Être suprême; de l'autre, le penchant irrésistible de l'homme à rapporter ses sensations à des objets réels qui existent hors de lui: voilà les motifs qui le déterminent, et il se ressaisit de l'univers physique qui lui échappoit.