Note (retour) — OEUVRES DE DESCARTES.
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Je commence par où il a commencé lui-même. Avant de mettre la main à l'édifice, il faut jeter les fondements; il faut creuser jusqu'à la source de la vérité; il faut établir l'évidence, et distinguer son caractère. Nous avons vu Descartes renverser toutes les fausses opinions qui étoient dans son âme; il fait plus, il s'élève à un doute universel12. Celui qui s'est trompé une fois peut se tromper toujours. Aussitôt les cieux, la terre, les figures, les sons, les couleurs, son corps même, et les sens avec lesquels il voyage dans l'univers, tout s'anéantit à ses yeux. Rien n'est assuré, rien n'existe. Dans ce doute général, où trouver un point d'appui? Quelle première vérité servira de base à toutes les vérités? Pour Dieu, cette première vérité est partout. Descartes la trouve dans son doute même. Puisque je doute, je pense; puisque je pense, j'existe. Mais à quelle marque la reconnoît-il? A l'empreinte de l'évidence. Il établit donc pour principe de ne regarder comme vrai que ce qui est évident, c'est-à-dire ce qui est clairement contenu dans l'idée de l'objet qu'il contemple. Tel est ce fameux doute philosophique de Descartes. Tel est le premier pas qu'il fait pour en sortir, et la première règle qu'il établit. C'est cette règle qui a fait la révolution de l'esprit humain. Pour diriger l'entendement, il joint l'analyse au doute. Décomposer les questions et les diviser en plusieurs branches; avancer par degrés des objets les plus simples aux plus composés, et des plus connus aux plus cachés; combler l'intervalle qui est entre les idées éloignées et le remplir par toutes les idées intermédiaires; mettre dans ces idées un tel enchaînement que toutes se déduisent aisément les unes des autres, et que les énoncer, ce soit pour ainsi dire les démontrer; voilà les autres règles qu'il a établies, et dont il a donné l'exemple13. On entrevoit déjà toute la marche de sa philosophie. Puisqu'il faut commencer par ce qui est évident et simple, il établira des principes qui réunissent ce double caractère. Pour raisonner sur la nature, il s'appuiera sur des axiomes, et déduira des causes générales tous les effets particuliers. Ne craignons pas de l'avouer, Descartes a tracé un plan trop élevé pour l'homme; ce génie hardi a eu l'ambition de connoître comme Dieu même connoît, c'est-à-dire par les principes: mais sa méthode n'en est pas moins la créatrice de la philosophie. Avant lui, il n'y avoit qu'une logique de mots. Celle d'Aristote apprenoit plus à définir et à diviser qu'à connoître; à tirer les conséquences, qu'à découvrir les principes. Celle des scolastiques, absurdement subtile, laissoit les réalités pour s'égarer dans des abstractions barbares. Celle de Raimond Lulle n'étoit qu'un assemblage de caractères magiques pour interroger sans entendre, et répondre sans être entendu. C'est Descartes qui créa cette logique intérieure de l'âme, par laquelle l'entendement se rend compte à lui-même de toutes ses idées, calcule sa marche, ne perd jamais de vue le point d'où il part et le terme où il veut arriver; esprit de raison plutôt que de raisonnement, et qui s'applique à tous les arts comme à toutes les sciences.